Allemagne, Allemagne !

Felipe Polleri impose son style unique qui lui vaut d’être classé dans le groupe des « bizarres » en Uruguay.

Toujours très néo-expressioniste, son écriture est cinglante, folle, caractérisée par un humour sauvage et macabre.

Avec ce roman, son tout dernier paru en Uruguay en 2013, Allemagne, Allemagne !, l’auteur revisite la Seconde Guerre mondiale et nous en donne une version hallucinée. Le roman se divise en trois parties de l’Angleterre bombardée où un écrivain fou et boiteux au service du contrespionnage britannique perd sa femme et ses enfants lors d’un bombardement, en passant par l’Allemagne nazie, et enfin l’Uruguay.

Le narrateur, mort, à la double personnalité, raconte son histoire : un fantôme engage un débat sur le véritable auteur d’Hamlet et pendant ce temps les bombes tombent sur Londres et les nazis grignotent l’Europe.
Polleri réussit à contrôler le chaos, à soumettre avec son écriture minutieuse les démons qui hantent ses personnages. D’abord une Angleterre racontée par un écrivain de génie mort et anonyme changeant sans cesse de nom, puis une Allemagne où un enfant homme monstre répondant au nom de Parsifal doit porter le lourd héritage d’être le fils de Mengele, ce médecin du régime nazi, alors qu’il déambule en chaise roulante dans un hôpital psychiatrique dirigé par le docteur Prinzhorn, psychiatre allemand qui publia et diffusa l’œuvre de centaines de malades mentaux, qui influença le mouvement surréaliste.

C’est un roman ovni qu’on ne lâche pas. Dès les premiers mots, Polleri nous happe. On en sort secoué et admiratif devant le génie littéraire d’un écrivain absolument extraordinaire, inclassable.

Le livre comporte des illustrations qui appartiennent, aléatoirement, à la Collection Prinzhorn, à Rosso Fiorentino et à l’auteur.


Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Christophe Lucquin
Sortie le 6 novembre 2014 | 13 × 19 cm | 264 pages
18,00 € | 978-2-36626-019-9


A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

  • Christian Roinat, Espace Latinos
    « Depuis son premier roman traduit en français, on apprécie l’Uruguayen Felipe Polleri pour son exploration du monde de la folie, vue de l’intérieur, et des questions que posent l’aliénation et la vie quotidienne. Dans Allemagne, Allemagne !, il reprend son thème favori pour cette fois le confronter à une folie plus générale, plus « historique » aussi, puisqu’une bonne partie du roman est une allusion au nazisme.» [lire la suite]
  • Le blog de Yv
    « Felipe Polleri est fou -je crois que son traducteur et éditeur l’est tout autant, d’abord pour s’être lancé dans l’aventure de l’édition, ensuite pour choisir des textes originaux et décalés et enfin pour traduire Felipe Polleri de l’espagnol (Uruguay).» [lire la suite]

Extraits

Épouvantail

Épouvantail

« Je suis mort. Je suis mort il y a quatorze ans. Maintenant que j’y pense, toute ma famille est morte. Je n’ai ni frères ni sœurs. Je n’ai jamais voulu en avoir, ni de parents, bien sûr. J’aime à penser que je suis le fils d’un renard et d’une poule. Ou d’une plume et d’un couteau. Mes parents sont morts à cinquante et quelques années dans un accident. J’ai hérité de leur maison. J’ai hérité de leur auto parce qu’ils se déplaçaient à pied. Enfin : je crois qu’ils auraient préféré ne rien me laisser. Moi aussi j’aurais préféré qu’ils ne me laissent rien. J’exagère : quand ils sont venus me dire que j’étais « orphelin », oui, un anglais de vingt-trois ans peut être un petit orphelin, mon ambition s’est réveillée. Je veux être mort, pensai-je. Parce que de tous les biens de ces deux idiots la seule chose que j’ai briguée fut la mort. Je ne pensais pas qu’ils la trouveraient aussi vite… (Ce qui est certain c’est que celui qui allait trop vite c’était le soldat qui les a renversés). Enfin : je disais que pa et man n’étaient pas destinés à mourir si tôt… Ils faisaient partie de cette engeance de racaille qui vit jusqu’à quatre-vingt-dix ans grâce à cette imbécillité immune à n’importe quelle malchance (incluant celle d’avoir un fils comme moi) qui caractérise toutes les personnes très âgées sans exception. Parce qu’il faut être une essence de merde concentrée pour survivre plus de soixante ans dans ce monde démoniaque. Oui, la méchanceté de tout et de tous est tellement atroce que n’importe quelle personne plus ou moins bonne, quiconque avec un peu de cœur, doit mourir de tristesse à quarante ans au grand maximum (vraiment au grand maximum). Si j’ai résisté jusqu’à trente-quatre ans et neuf mois, c’est parce que j’ai une goutte de méchanceté, une goutte épaisse, qui m’a permis de jouer à ce jeu sanguinaire. J’ai crevé à trente-quatre ans… mais c’est loin d’être ce que j’espérais. Au lieu de cette chose délicieuse, la totale disparition dans la plus noire des nuits, être mort s’apparente à être en vie ; mais avec un autre nom. Jusqu’à mon boitement, résultat d’une bagarre honorable, qui m’a distingué à partir de mes vingt-sept ans. Personne n’aime les êtres difformes, les mutilés, mais la vérité c’est qu’avant le coup de poignard, moi-même je n’aimais personne et personne ne m’aimait, je ne peux donc pas rejeter la faute de mon inhumanité sur… l’agréable dodelinement de mon corps quand il fait un pas avec la jambe malade. Il s’agit, en réalité, d’un léger boitement qui me donne l’allure des guerriers qui arborent une cicatrice sur le visage (ou une main ou une jambe esquintée) à la suite de leurs nobles et risqués services rendus à la Grande-Bretagne. Suis-je en train de divaguer ? Peu importe. Nous les morts, faute d’être ancrés dans un monde concret, nous volons d’un côté à l’autre comme les cendres du ghetto de Varsovie. Si j’ai dû mourir, ce fut pour des raisons d’État, comme les Juifs. J’étais un écrivain peu connu, c’est-à-dire, infâme, quand j’ai dû mourir ; personne de rang inférieur à la reine Isabel (ou Sir Winston Churchill) ne peut être célèbre en Angleterre. De toute manière : l’infamie m’a servi à ce que personne ne se rende compte de la ressemblance entre l’œuvre de Marlowe et celle de Shakespeare. (Parce que quand j’étais vivant, j’étais Christopher Marlowe ; maintenant je suis un certain William Shakespeare.) »
La machine photographique

La machine photographique

« Il y a des choses que personne n’a vues. Il y a des insectes qui se dévorent eux-mêmes avant de naître. Moi, je me suis mangé moi-même en utilisant mes pieds en forme de fourchettes et mes mains en forme de couteaux. Je me suis mangé à quatre mains, jusqu’à la dernière bouchée : celui qui est né, moi, une fois mes pieds et mes mains revenus à la normalité, n’est rien d’autre qu’un double. Ou, plus exactement, un substitut. Au gentil fils qu’attendait ma mère a été substitué un mauvais fils, crime que maman n’a pas mis longtemps à découvrir. La guerre, à mort, a commencé très tôt : ce qui est certain c’est que, au-delà des coups et des brûlures, et malgré ses tentatives de m’étrangler et de m’étouffer, j’ai survécu à tout. L’imposteur a survécu et a grandi. Jusqu’au jour où j’ai pu la tuer. »
Parsifal

Parsifal

« La vérité, c’est que je suis fier de mon imagination, de ses combinaisons, de ses étranges et merveilleux jeux, de ses trouvailles inouïes, de ses formes et de ses couleurs. Parce que la vie aurait été très triste et insupportablement ennuyeuse, tellement que j’en serais arrivé à me suicider à l’âge de douze ans, s’il n’avait pas existé d’insectes que personne n’a vus. Des insectes qui se dévorent eux-mêmes avant de naître et des oiseaux qui se dévorent eux-mêmes dans l’œuf pour qu’il ne naisse qu’un seul spécimen tous les mille ans : l’oiseau invisible rompt l’œuf et se met à voler sans que personne puisse le voir, puisse le chasser. Tous les chasseurs rêvent de l’oiseau invisible, même s’ils ne le voient pas dans les chambres de leurs cauchemars ; il est posé, moqueur, malveillant, au milieu de la table. Comme moi je suis moqueur, malveillant, invisible comme l’oiseau invisible, espionnant commodément (assis dans un coin) ses perversités. Un écrivain est un oiseau invisible qui vole de maison en maison pour étudier (et prendre note) de l’intarissable perversité des êtres humains, ou de leurs doubles ou imposteurs ou répliques ou androïdes. C’est pour cette raison que tout le monde nous hait. Ils nous persécutent. Ils nous rouent de coups. Ils nous enferment. Ils nous haïssent, je le répète, comme ma mère m’a haï jusqu’au jour où je l’ai assassinée. Bien sûr je comprends, je justifie même, leur haine envers moi : ces choses dégueulasses que nous faisons, qui leur démontrent qu’eux aussi peuvent les faire puisque nous sommes leurs enfants, ne doivent pas être pardonnées. Nous leur montrons leurs possibilités de faire le mal, même si nous ne le faisons pas ; eux le font, mais en cachette… et ils ne veulent en aucun cas que nous, les plumifères, nous les décrivions dans nos livres monstrueux. Je ne dis rien de nouveau ; déjà Baudelaire, mon père (comme Lautréamont est mon frère et le frère de la sangsue), déjà Baudelaire disait :
« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le poète apparaît dans ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié.» »