Antoni Casas Ros

Il faut lire la biographie d’Antoni Casas Ros par strates. L’auteur semble étendre sa créativité jusqu’aux renseignements contradictoires qu’il fournit dans ses propres livres et dans les interviews. Dans son premier roman, on découvre une naissance catalane française, une mère italienne professeur de mathématiques, un père catalan espagnol et fasciste, un accident tragique survenu à vingt ans et une défiguration, thème du Théorème d’Almodóvar. Dès la sortie du roman en Folio, un lecteur averti découvre en quatrième de couverture une note spécifiant que les évènements de ce premier roman sont fictifs. Dans Enigma, on assiste à une déconstruction de cette première autobiographie. L’auteur n’est pas défiguré. Plus tard, au gré des interviews, ce portrait se modifie encore si bien que rien ne semble certain mis à part une volonté d’effacer les divers autoportraits, comme s’ils étaient tracés sur le verre pour ne laisser de certain que l’œuvre. Antoni Casas Ros suit à la lettre le conseil d’Enrique Vila Matas : « S’il me posait la question, je lui dirais qu’il ne laisse passer, malgré tout, ni cette occasion fantastique ni cette perspective pour sa littérature de noctambule solitaire et qu’il n’abandonne sous aucun prétexte sa « tour d’ivoire » cubiste. « Une fois dedans, jusqu’au cou », comme disait Céline ». Dans un article publié dans Next, le supplément de Libération, nous pouvons découvrir un autoportrait au crayon de l’auteur. Sur le site de Christophe Lucquin Éditeur, une photo floue.
Antoni Casas Ros vit à Barcelone. Ses livres sont traduits en six langues.

Il a été finaliste du Goncourt du premier roman, finaliste du Goncourt de la nouvelle et a obtenu en ­Espagne, le prix Syntagma du premier roman.

Entretien

Comment as-tu connu la maison ?
En lisant deux livres de Mario Bellatin (et bientôt trois) que j’admire et en découvrant Felipe Polleri que je ne connaissais pas et que j’ai trouvé merveilleusement audacieux.

C’est quoi l’amour pour toi ?
Sentir la présence du monde en mode continu. Une attention légère et cannibale parfois. Être dans un état d’esprit silencieux et vibrant, sans théorie du monde, sans certitude mais aussi être ouvert à ce moment fabuleux ou un autre être vous fait trembler, vous met à nu, où la fragilité et la puissance font couler la source du cœur.

Que penses-tu de la mort ?
Mourir à la fin de chaque instant et renaître au suivant jusqu’à la dernière virée dans l’espace.

Qu’est-ce que tu aimes faire dans la vie ?
Peindre, nager, faire de la moto, lire, l’amour, boire, marcher dans les villes et les déserts, danser, écouter de la musique, rester caché.

Ce que tu aimes le plus dans la vie ?
La solitude. Elle est pour moi la porte d’une communication plus vaste avec la réalité, elle déplie un nouvel espace à explorer, elle est le magma qui relie les éléments soi-disant séparés. J’aime une vie simple, libre et nomade, entièrement vouée à l’écriture. J’aime me fondre dans le monde, sans image à défendre, les yeux et les sens grands ouverts, sentir les mouvements émotionnels des êtres à travers les mouvements de leurs corps et transcrire tout cela en faisant naître une nouvelle réalité.

Si tu pouvais recommencer tout depuis le début, que ferais-tu ?
Je recommencerais, j’attendrais de voir ce qui émerge. Recommencer, c’est un capital d’innocence. C’est ce qui nous manque le plus. L’idée n’est même pas de savoir si nous pouvons descendre deux fois dans le même fleuve ou même une seule fois mais devenir l’eau, le courant.

Crois-tu en l’homme ?
Je crois que l’homme est capable de tout détruire, de tout créer, je sens ce mouvement en moi-même, deux forces si puissantes qui ne cessent de jouer l’une avec l’autre.

Qu’est-ce qui te fait le plus peur ?
Moi-même. En écrivant Chroniques de la dernière révolution, j’avais l’impression que j’allais devenir fou, que je m’enfonçais dans un magma de terreur qui allait me dissoudre totalement et en écrivant Lento j’ai eu l’impression de revenir vers le monde.

Que penses-tu de la France ?
Je n’y ai pas beaucoup vécu mais lorsque je quitte Barcelone pour passer à Paris, j’ai souvent l’impression d’une hibernation qui se traduit par une plainte continue. Il y a un réel manque d’enthousiasme. Une culture fatiguée attachée aux formes anciennes. Mais je crois que cette période déprimée va éclater, la dernière fois, j’ai vu quelques signes avant-coureurs qui m’ont donné beaucoup d’espoir. Un printemps ! Une éclosion !

L’écrivain peut-il écrire tout ce qu’il veut ?
Je ne veux rien, je ne sais pas ce que j’écris, je me laisse guider, je m’abandonne et je découvre après-coup sans le moindre désir de me censurer.

L’écriture, une thérapie ?
Aucun désir de guérir mais au contraire celui de plonger dans l’exploration des fonds, des ténèbres, du chaos, de la beauté.

Quelque chose que tu dirais au lecteur ?
Lire, lire, lire !

Plutôt radical ou modéré ?
J’aime explorer les extrêmes dans la vie comme dans la littérature.

Te sens-tu parfois malhonnête ?
Celui qui écrit est lui-même une fiction alors dans ce jeu créatif incessant, il n’y a ni vérité ni mensonge, ni honnêteté ni malhonnêteté, ni pureté, ni souillure. C’est un grand jeu cosmique. La malhonnêteté fondamentale serait d’ignorer que nous sommes une fiction.

Sentir avant d’interpréter ?
Je n’interprète rien. Pure sensation.