TOUT ME GONFLE de Lorenzo Cecchi

  

J’allais très bien avant. Un petit pet de temps en temps que je pouvais facilement contrôler, comme tout le monde. Rien d’irrépressible comme maintenant, rien de comparable en quantité non plus, ni en fréquence.

Tous s’éloignent de moi. Ma vie est devenue un cauchemar, tourne en eau de boudin. Mes enfants n’osent plus m’approcher. Si la moindre pression s’exerce sur mon ventre à l’occasion d’une embrassade affectueuse, ils savent qu’ils seront lourdement sanctionnés, immédiatement embaumés de vapeurs fétides. La maisonnée me tient à distance avec application et je dois prendre mes repas loin des miens. L’amour marital, l’amour filial, lesquels rendaient compatissants mon homme et mes rejetons au début, se sont à présent mués en agressivité, en hargne même. Je comprends. Leur colère est à la hauteur des efforts qu’ils ont consentis pour me supporter durant les mois écoulés. Ils ont attendu que cela passe, mais mes flatulences ont eu raison de leur patience. Aucune amélioration à ma triste condition ‒ et à la leur non plus, du coup ‒ n’est intervenue. Oui, vraiment, je comprends leur aversion à mon égard.

Je me retrouve à présent souvent seule, mise en quarantaine, confinée à la véranda, quand Jean-Luc, Mélanie et Edgard sont à la maison. S’ils doivent accueillir leurs copains, les enfants m’en préviennent et me font clairement entendre que mon absence en l’occurrence serait non seulement bienvenue, mais constituerait un plus dont ils me sauraient gré. Dit comme ça, on pourrait croire qu’ils y mettent quelque forme pour me ménager. Que voulez-vous, c’est la maman qui parle… En fait, il n’en est rien. « Fous le camp, maman ! » intiment-ils. « Casse-toi ! » Voilà comment ils me parlent désormais. Je les surprends à m’appeler entre eux « la puante ». T’as vu la puante aujourd’hui ? Encore là, la puante ? Tu sais où elle est la puante ?

J’ai perdu tout droit en ma maison. Mon époux, qu’aucun collègue ou connaissance de ne vient plus saluer, ne me traite pas mieux. La famille, la belle-famille ? Aux abonnés absents. De nouveau, je vous assure, je comprends.

— T’as des problèmes d’égouttage, Jean-Luc ? Excuse-moi de te le dire, mais ça sent mauvais chez toi.

La fois suivante, la dernière…

— C’est toujours pas arrangé les odeurs qui remontent des tuyauteries ? Comment vous faites pour tenir ?

Ma vie sexuelle ? N’en parlons pas. Nous avons tout essayé, Jean-Luc et moi, jusqu’à nous entourer de bâtons d’encens – nous n’avons pas osé les bougies parfumées… –. De toute façon, c’est dans la tête que cela se passe et Jean-Luc n’est plus motivé. Mes émanations contemporaines à ses mouvements lui coupent tous ses effets et c’est la débandade. Il se réfugie alors dans la chambre d’amis. Il fuit. Mon homme se taille. Il fiche le camp, vous entendez ! Bah, tout fout le camp ! Bref, je veux mourir.

Tout cela a commencé en septembre. Une seule élève sur les trois que compte la classe de terminale, présentait la défense de son travail de fin d’études. Après, c’était la quille et elle pouvait commencer une belle carrière d’enseignante de la langue française. Mais, problème, le jury la descend en flammes et lui colle un 25/100. Elle doit tout recommencer : stages pédagogiques, examens théoriques et mémoire de fin d’études. L’infortunée Patricia téléphone à son paternel pour lui annoncer son échec dans l’ultime ligne droite, ce qui, évidemment, déçoit au plus haut point le brave homme qui se voyait déjà disposer d’un budget familial accru, l’autonomie financière prochaine de sa fille ne faisant aucun doute vu le manque cruel de maîtres que connaît actuellement l’enseignement.

 Monsieur C., me demande alors audience par courriel pour conférer avec moi à propos de l’avenir de son rejeton. Comme je ne réagis pas dare-dare, il m’envoie un rappel, puis fait intervenir le chef de cabinet du ministre de l’enseignement supérieur qui me somme de répondre fissa au bon contribuable. Ce que je fais, en cliquant sur « répondre » trois jours seulement plus tard, en m’excusant de n’avoir pas saisi l’urgence de sa requête.

Le mec pique une colère en interprétant le sens du message comme une grave entorse au respect qui lui est dû. Voilà t’y pas qu’il nous fait une grossesse nerveuse, l’arsouille. Je vous livre ci-dessous les textes des courriers électroniques échangés, du plus ancien au plus récent et, si vous y comprenez quelque chose – quelle mouche le pique ? –, vous êtes fortiches. Moi je n’ai pas compris son courroux, ni l’acharnement qu’il mettra ensuite à me pourrir la vie.

       De : Cerna Lori [mailto:cernal@skynet.be]

       Envoyé : mardi 8 septembre 2009 20:03

      À : 'jpeda@swing.be'

       Objet : Échec Patricia HEPB

      

       Chère Madame la Directrice,

J’apprends, avec tristesse, que ma fille Patricia va redoubler sa troisième et (pensais-je) dernière année dans votre établissement.

Étant moi-même agrégé et ayant enseigné plus de dix ans, je voudrais afin de l'aider à terminer ses études, m'entretenir avec vous et les autres intervenants qui pourraient me soutenir dans cette tâche. Vous comprendrez que savoir ce qui cloche peut être pour moi précieux. Vous savez, comme moi, le coût d'un échec pour la communauté et pour les parents...Voulez-vous m'indiquer par retour quelques dates qui vous conviendraient pour un rendez-vous

Certain d'une prompte et favorable réponse, agréez, Madame, mes salutations distinguées

Cerna, Lori.

 

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            De : Cerna Lori [mailto:cernal@skynet.be]

       Envoyé : jeudi 10 septembre 2009 16:32

       À : 'hep@swing.be'

       Objet : TR : Échec Patricia HEPB Madame Peda

      

Madame Peda,

        Veuillez trouver, ci-dessous, le message que je vous adressai mardi passé lequel est resté sans réponse. Peut-être l'adresse est-elle erronée et que vous ne l'avez pas reçu ? Je réitère donc, sur l'adresse de votre école. Je sais que vous en prendrez connaissance.

Veuillez, je vous prie, répondre à ce mail par retour et accéder à ma requête. Si vous n'en voyiez pas l'utilité, soit parce que ma demande vous paraît incongrue ou encore pour toute autre raison, veuillez me le faire savoir.

        Respectueusement vôtre.

Lori Cerna.

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       De : Juliette Peda 

       Envoyé : vendredi 11 septembre 200918:09

       À : 'Cerna Lori'

       Objet : RE : Échec Patricia HEPB Madame Peda

      

       Monsieur,

        J'ai effectivement reçu un mail de votre part.

Le même jour me parvenait un recours de votre fille contestant ses résultats, ainsi qu'une copie de lettre à vous adressée et émanant d’un certain monsieur Pautroux, inconnu à l'école, qui émettait des commentaires à propos de l'équipe pédagogique qui a évalué le travail de Patricia.

J'ai peut-être mal compris en pensant que le recours vous engageait ainsi que votre fille dans une attitude de contestation plus que dans une logique de discussion pour que Patricia améliore son travail.

En ce cas, ma réponse à votre mail ne me paraissait plus de première urgence.

Toutefois, si vous souhaitez me rencontrer dans une optique constructive, je suis bien entendu prête à vous recevoir. Notre entrevue pourrait avoir lieu mercredi 16 en fin de matinée ou jeudi 17 après 15h.

        Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

 

Juliette Peda

Haute École Pédagogique de Bourdelles

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De : Cerna Lori [mailto:cernal@skynet.be]

    Envoyé : vendredi 11 septembre 2009 22:00

       À : 'Juliette Peda'

Objet : RE : Échec Patricia HEPB Madame Peda

      

Chère Madame Peda,

Ce mail pour vous remercier d’avoir répondu ce 11 septembre à mon courriel du 8 dernier dans lequel je sollicitais une entrevue avec vous et les membres de votre équipe à même de m’éclairer et, de la sorte, pouvoir aider ma fille Patricia qui se trouvait ce jour-là dans un état psychologique proche du désespoir après la proclamation des résultats. 

Vous n’avez pas réagi tout de suite, ce que je puis comprendre, or ma fille devait décider de faire recours ou non dans le délai bref de trois jours, comme prévu par le règlement de l’école, après avoir pris connaissance de la décision de votre jury.

Et donc le recours n’était, comme visiblement vous ne l’avez pas compris, qu’une précaution administrative. Cela ne changeait en rien l’aspect « constructif » de ma démarche. Là où l’on détruit, il faut bien reconstruire…

Il est vrai, que Patricia, a cru bon avec mon accord, de motiver son recours en joignant à sa lettre l’avis de Jean-Albert Pautroux car celui-ci, étant inspecteur dans l’enseignement secondaire, cela pouvait, pensait-elle, pensions-nous, accréditer sa démarche comme étant légitime et raisonnable. Qu’il ne soit donc pas connu dans votre établissement ne doit, je pense, en aucune façon, le dispenser de faire les commentaires qu’en tant que professionnel de l’éducation il a cru bon d’émettre. Le corporatisme ne me semble déplacé en l’occurrence. D’autres personnalités éminentes (Docteurs et autres agrégés, dont je suis) ont donné satisfecit avant dépôt, au T.F.E.[1] de Patricia.

Vous me proposez Madame deux dates de rendez-vous, mais à la condition, si j’ai bien compris, que l’optique soit « constructive ». M’imposer de la sorte une ligne de conduite préalable ne m’agrée guère.

 Et, c’est vrai, qu’à la réflexion, je ne pourrai peut-être pas m’empêcher d’être impertinent en même temps que « constructif » en vous posant certaines questions que vous pourriez trouver irrespectueuses comme, par exemple : Comment peut-on expliquer le taux de réussite remarquable et même exceptionnel de zéro pour cent ? Comment est-il possible qu’une trentaine d’élèves commencent un cycle d’études et nul n’en sort ? Avez-vous, Madame, hérité de la lie de la terre pour avoir dans votre école autant de crétins (congénitaux ?) ? N’est-il pas léger d’arrêter des gens en dernière année (si peu : trois) alors que des emplois leur étaient proposés dans des écoles qui les ont accueillis en tant que stagiaires ? N’est-il pas raisonnable de tenir compte de contingences collatérales comme le coût d’une année d’études pour la communauté et les parents, la problématique du chômage des jeunes, le déficit énorme des finances publiques (dont je suis un modeste contributeur, aux finances pas au déficit !), avant d’ajourner les rares rescapés ?

Vous le voyez, Madame, on peut avoir l’esprit positif et garder un sens critique minimum qui peut vous amener à être polémique, ce que vous n’avez pas l’air d’apprécier (enfin je le sens comme cela dans votre mail).

Je vous propose donc ceci, Chère Madame Peda : si le recours introduit invalide les résultats et entérine la réussite de ma fille, alors, la date du 17 courant après 15 heures, disons 15 heures trente, me conviendrait parfaitement et j’aurais, ainsi, l’insigne honneur de vous connaître ; si, au contraire, les résultats étaient confirmés, il me semble plus raisonnable de n’envisager entre nous qu’une rencontre aléatoire, laquelle serait, j’en suis convaincu, d’un immense intérêt.

Recevez, Madame, mes salutations distinguées.

Cerna L.

 

Qu’est-ce que je vous disais : un caractériel, psychorigide à tendance paranoïaque, obsessionnel. Dans pareil cas, le mieux c’est de laisser pisser le mérinos, tourner la page et oublier.

Oui mais …, j’aurais dû m’en douter, le gars ne lâche pas prise et veut en découdre. Il rameute tous ses potes en leur demandant de relayer un courriel qu’il a envoyé au Ministre-Président, pas moins. Évidement, on se pose la question de savoir comment il se fait que la section de la Haute École que je dirige puisse avoir de si piètres résultats et je dois me justifier. La tutelle m’envoie l’inspecteur général, Lancelot, qui en bon chevalier examine le cas de la fille Cerna, pour en référer. Rien à redire, les cotes sont justifiées et le frustré reçoit en réponse que tout est en ordre et que s’il continue, il pourrait se voir poursuivi pour diffamation.

Rien n’y fait, il réplique et diffuse à la cantonade ses textes polémiques aux allures du « J’accuse » de Zola : un roquet infatigable malgré le ventre mou que le système lui oppose. La mauvaise pub m’atteint. L’on persifle, l’on se gausse derrière mon dos.

Les collègues de notre concurrente, l’École Libre Normale de Bourdelles, ont vent de l’affaire. Tous ont la gentillesse de m’encourager à faire le gros dos et tous se montrent solidaires. Où irions-nous, si le premier troufion venu qui conteste nos appréciations était pris sérieusement en considération ? Et puis même si la moindre crédibilité lui était accordée, il est vrai que nous sommes intouchables. Nous avons tout pouvoir in fine de décider du destin des étudiants. Et si la Cerna changeait d’établissement, ce qu’elle va sans doute faire, pour se diplômer, l’esprit de corps fera le reste. Il se trouvera toujours quelqu’un pour laver l’affront. Comment ? La pédagogie, bien sûr ! L’arme fatale, la pédagogie. On peut descendre qui on veut avec la pédagogie même si les rapports de stages sont bons. Il suffit de prétendre que la manière d’enseigner de l’impétrante n’est pas conforme à celle préconisée par notre établissement. La monnaie de sa pièce, au gros con !

N’empêche, tout ça me tracasse. Je suis moi aussi parent. Quoi qu’on en dise, c’est l’avenir d’une jeune femme, laquelle aurait pu être ma fille, qui était en jeu et il est vrai également qu’on manque cruellement d’enseignants. Que l’on sanctionne les étudiants s’ils n’ont pas la fibre et s’ils sont stupides, quoi de plus normal ? Mais les faire aller jusqu’en terminale et puis crac, on les tue, cela me turlupine. Mais qu’y puis-je ? Les profs attribuent les points qu’ils veulent. Moi, je ne suis que l’œil de l’administration.

J’ai dit à Jean-Luc, un soir en rentrant, que ma journée n’avait pas été terrible et que je recevais des copies de mails qu’un père frustré faisait circuler et que cela me gonflait.

Mes ennuis gastro-intestinaux ont commencé peu après. Cela s’est aggravé avec la parution d’un article dans un petit canard extrémiste qui stigmatisait l’école en titrant :

« 100% d’échecs à la Haute École ! »

 D’accord c’est un journal de rien du tout à tirage confidentiel connu pour ses positions extrémistes, mais le texte s’est retrouvé aux valves de l’école et relayé par les étudiants. Ça se marre ferme, ils tiennent leur vengeance les petits salauds !

Cela m’a gonflé…

 La nuit, je fais des cauchemars affreux, seule dans mon lit. J’enfle tellement que je m’envole comme une montgolfière. J’ai beau essayer de m’agripper, je finis par lâcher prise. J’atteins des hauteurs vertigineuses et je vois ma maison de la taille d’un tout petit point. Puis, je lâche un pet terrible à me dévisser l’anus qui me fait, par réaction, prendre une vitesse de missile tournoyant. Ma ville disparaît, le pays, le monde, tout s’évanouit et je sais que je finirai en orbite pour toujours. Pour le bien de l’humanité, il faut réduire les gaz à effet de serre et m’exclure du monde.  Je tourne et des milliers de gros ballons m’escortent et virevoltent, au gré des pets qu’ils lâchent à leur tour. Il s’agit de collègues : des pédagogues. Que des péteurs.
 

[1]Travail de Fin d’Études

  

 Agrégé de sociologie Lorenzo Cecchi est administrateur de sociétés, il a enseigné, été promoteur des spectacles, animateur de maison de jeunes, chanteur de blues ou encore commissaire d’exposition. Il est devenu écrivain sur le tard et est l’auteur de quatre publications : Nature morte aux papillons, sorti en 2012 au Castor Astral, a été sélectionné pour le Prix Première de la RTBF, le prix Alain-Fournier, ainsi que les prix Saga Café et des lecteurs du magazine « Notre Temps ». Ensuite  en 2013, les éditions Hélène Jacob publient Petite Fleur de JavaFaux témoignages ainsi que la réédition de Petite Fleur de Java  suivi de  Deux migrations paraissent respectivement en 2014 et 2015 aux éditions ONLIT de Bruxelles.