amour, livres et trains qui déraillent

Il y a neuf ans, j’allais rentrer de trois années passées à Madrid où j'étais parti pour poursuivre des études de langues qui ne m’enchantaient guère, ce genre de cursus fait pour les gens qui ont besoin de rails. J’aurais été un train, j’aurais déraillé tous les quatre matins. J’aurais été envoyé à la casse des trains, existe-t-elle ? Depuis que je suis gosse, il y a une question qui me revient parfois en tête, et c’est marrant, mais je n’ai jamais cherché à questionner quelqu’un ou à chercher sur Google, la réponse est pourtant simple à avoir, mais non, parce que c’est beau de ne pas avoir une réponse à toutes les questions un peu bêtes, comme cette autre question que je me suis aussi souvent posé et que je me pose encore quelques fois : les gens qui ont les yeux bleus voient-ils le monde comme moi je le vois ? Mais je parlais des trains. Le bleu, c’est une autre histoire, et on le retrouvera tout à l’heure, neuf ans plus tard. Où donc finissent les trains qui ne sont pas viables ? Sont-ils démantelés pour produire d’autres trains, des nouveaux trains qui tiennent sur les rails ou sont-ils simplement jetés à la casse des trains qui déraillent ?
Il y a presque neuf ans j’arrivais à Paris, je n’avais rien, je ne savais rien de ce que j’allais faire et je ne savais pas ce que je voulais faire, heureusement j’avais passé vingt-cinq ans et j’avais donc droit au RMI. Vous vous souvenez du revenu minimum d’insertion ? Malgré tout, j’étais très occupé, car le RMI n’encourage pas à ne rien faire. Je cherchais du travail et une tache me tenait à cœur, forcément elle était vitale. Je ne suis pas arrivé seul à Paris, mais avec un argentin rencontré dans une rue de Madrid, une rue du quartier où je vivais, Malasaña. Je me souviendrai toujours de la calle San Vicente Ferrer et de quelques autres plus tard. À notre arrivée à Paris, a commencé une lutte acharnée pour ses papiers et je peux vous le dire, c’est bien d'une lutte dont il s'agit, car ce n’est pas facile de garder son calme et c’est si facile de désespérer quand on vous sort à la préfecture qu’en Argentine on parle portugais. Au bout de deux ans de lutte, j’ai gagné. Mon ami a eu sa première carte et moi, par la même occasion, je me suis retrouvé PACSÉ puis marié (en Espagne), mariage qui aura permis une chose dont je suis fier. Il a pu laisser les petits boulots de ménage en tout genre payés au noir et enfin trouver un emploi qu’il a conservé depuis. Aujourd’hui, mon ami argentin et moi ne vivons plus ensemble, mais il a maintenant un carte de dix ans et devrait pouvoir obtenir la nationalité. J’ai toujours été tenace.
J’ai ensuite trouvé un premier emploi dans un magazine spécialisé. J’ai souvent préféré ne pas le citer, mais depuis un certain temps je n’hésite plus à le dire, car j’en suis fier. Il s’agit du magazine Hot vidéo. Une riche expérience (mais attention, ce n’est pas ce que vous allez penser) à laquelle j’ai mis fin à peine six mois après son début, car cela peut paraître un peu drôle, mais rédiger à longueur de journée des comptes-rendus de film (toujours les mêmes, Il n'y a que les noms des acteurs qui changent), à voir des images que vous pouvez imaginer, moi au bout de quelques semaines, j’en ai eu marre et surtout, je me suis rendu compte que ceux qui y travaillaient étaient totalement obnubilés par leur boulot. Je préfère dire boulot et pas ce que vous imaginez, votre imagination a raison. Je pensais qu’ils auraient plus d’humour que cela, en fait ils étaient très premier degré. C’est là aussi que je me suis rendu compte que ce milieu brassait vraiment beaucoup d’argent, je touchais presque le double du salaire que je toucherai par la suite. Parce qu’il y a eu une suite, et c’est cette suite-là qui m’a mené là où j’en suis aujourd’hui. Est-ce une réussite ou un échec ? J’ai tendance à penser que c’est un échec dernièrement, surtout quand je me dis que La maladie et J’étais la terreur sont mes derniers livres. Et là soudain, j’ai envie de chialer. Je dis chialer parce que ce serait à torrent, si je me laissais aller, mais pour l’instant, je ne sais pas pourquoi, je n’ai encore jamais réussi à vraiment pleurer, je suis au bord, ça sèche en montant, c’est humide, parfois ça perle mais ça sèche sur le bout des cils. Et puis je pense à mon ami mexicain que j’ai fait venir ici, encore une fois nous avons eu à passer par les mêmes problèmes de papier. Et ses papiers, il les a finalement obtenus grâce à la maison. Et il les mérite, car il est très important dans son fonctionnement, son soutien est crucial, tout cela sans recevoir aucune rémunération, je sais que me voir avec le sourire le contente totalement. Aujourd'hui, je perçois de nouveau le RSA, mais j'ai une maison, des auteurs qui m'ont fait confiance. Vous comprenez l’importance de la maison ?
Non, mais ce n’est pas fini, n’est-ce pas ? J’ai encore deux livres et encore quelques mois avant le 31 décembre 2015, avant la fin de la diffusion, je me dis aussi qu’il y a peut-être encore espoir, l’espoir de trouver un diffuseur, même si la plupart m’ont déjà dit non, et qui sait, je suis peut-être un des prochains gagnants du loto, et alors là, ça changerait pas mal de choses. Je vous garantis que vous trouveriez des livres blanc et bleu dans chaque point de vente de France, de Belgique, de Suisse et du Québec, si je devenais millionnaire. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi aucun millionnaire ne s’est encore manifesté, devenez mécènes mesdames, messieurs ! Parce que les deux que j’ai connus, ont toujours voulu plus que m’aider, ou plutôt m’auraient aidé si j’avais consolé leur peine. Mais je suis aussi quelqu’un d’honnête, et ça je pense que c’est parfois un grand défaut. Grand défaut parce qu’être honnête, ça va de pair avec dire les choses et j’ai appris que dire les choses n’était pas forcément bienvenu dans notre société. Vous dites les choses et hop on vous prend pour un frustré, un Calimero, c’est le surnom que certains m’ont donné. Je pense qu’il faut dire les choses, je pense que les gens qui s’intéressent au livre sont mal informés. C’est bien d’être lecteur, mais c’est bien aussi de comprendre comment un livre arrive entre vos mains. Les maillons de la chaîne du livre, il faut les connaître et vous comprendrez alors beaucoup de choses et pourquoi vous ne connaîtrez jamais certains livres. En tant que lecteur je peux dire que les livres publiés par la maison sont bons. En tant qu’éditeur je peux vous dire que les livres que je publie sont bons.
Quand je suis arrivé à Paris, je ne savais pas ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie. J’ai trouvé grâce à mon deuxième emploi, même si les choses avec Anne-Marie Métailié se sont mal terminées, je lui serai toujours reconnaissant de m’avoir fait connaître le monde de l’édition. Je n’en suis jamais sorti, et j’ai lancé ma maison. Vers 21 heures hier, j’étais aux Tuileries et j’ai pensé aux 30 livres papier édités. Le ciel était bleu et quelques nuages à l’est ressemblaient à du coton, le ciel avait l’air doux. Dans l’allée de tilleuls, je marchais en levant la tête, et j’ai eu quelques larmes qui sont montées, j’ai senti qu’elles pouvaient sortir, mais je ne les ai pas laissées, parce que ce n’est pas fini. Parce que le ciel au milieu de l’allée de tilleuls me disait de continuer. J’ai regardé et j’ai vu tous les autres livres, les nouveaux que je sortirai.
En fait, je peux vous le dire, j’ai une grosse boule dans le ventre, j’ai une peur terrible, car je n’arrive pas à imaginer la suite sans cette maison. Parce que cette maison, c’est toute ma vie, parce que je n’aime pas perdre, parce que je suis tenace, et parce que ma quête tant sur le plan personnel que professionnel a toujours été celle de la sincérité.
J’ai besoin de vous, investissez, pariez sur la maison, pariez sur moi, donnez-moi la possibilité de vous épater, vous bousculer avec les livres existants et permettez-moi de continuer avec les prochains, j’ai des perles, je vous l’assure. Intéressez-vous au catalogue. Allez en librairie commander les livres, commandez-les sur le site internet, ça aidera aussi.
Aujourd’hui, je sais ce que je ne peux pas imaginer ne plus faire : éditer des livres.

Et si le trésor se trouvait dans la casse des trains qui déraillent ?

CL