Antoni Casas Ros prend la parole suite à la chronique de Christine Angot dans Libération

En écrivant dans Libération que Christophe Lucquin a « une petite maison d’édition, qui publie des textes à caractère essenstiellement pédophile », madame Angot salit non seulement un éditeur, mais y associe la majeure partie de ses auteurs.

Soyons clair, il n’y a pas la moindre évidence d’un texte pédophile dans les quarante livres publiés par Christophe Lucquin, mais au contraire l’affirmation d’une vision éditoriale de grande qualité. Un certain nombres de ses auteurs étrangers latino-américains ou espagnols, jouissent d’une réputation internationale et sont publiés par de grandes maisons comme Gallimard, Alfaguara, Seix Barral, Tusquets, etc. Des auteurs aussi importants que Mario Bellatin, Ana Clavel, Roque Larraquy, Felipe Becera Calderón, Pablo Gutiérrez, Felipe Polleri, qui renouvellent la littérature dans leurs pays d’origine et obtiennent de prestigieux prix littéraires, se voient ainsi taxés de produire des écrits pédophiles.
Christophe Lucquin est aussi un découvreur de talents. Il a publié les premiers romans ou les romans remarqués de Michael Uras, Laurent Audret, Amélie Lucas-Gary, Philippe Vourch, Emilio Sciarrino, Rémi Giordano, Erwan Gabory, Raymond Penblanc, Derek Munn, Benjamin Berton, Espedite ou Philippe Roi.

Le seul livre qui pourrait prêter à confusion en raison de son titre, Des enfants, de Laurent Audret, est un conte cruel à la manière de Grimm ou de Perrault et personne ne songe à s’offusquer des abysses où nous conduit Barbe-Bleue. Le texte qui se rapprocherait le plus de Des enfants, est sans doute A modest proposal, écrit par Jonathan Swift en 1729 et dans lequel il proposait simplement d’élever et de manger des enfants pour réduire la famine en Irlande. Personne n’a pensé accuser Swift de cannibalisme. Des enfants a d’ailleurs fait l’objet d’une recension favorable dans Libération, où le critique n’y a pas vu d’allusion pédophile. Une œuvre doit être considérée dans son entier, en extraire un personnage ou quelques lignes suffirait à faire condamner la plupart des romans publiés aujourd’hui.
Joyce Carol Oates ne craint pas de décrire un pédophile et ses actes dans Dady’s Love qui vint de sortir chez Philippe Rey ; elle est pourtant nobélisable et ne craint pas de voyager dans l’âme de ses personnages. L’Effrayable, d’Andréas Becker plonge lui aussi dans un univers très sombre, viols, folie et meurtres filtrés par une langue iconoclaste, et c’est un très beau texte. Pour ne citer que deux exemples contemporains.

Je m’inquiète du retour d’un moralisme qui fait retirer des visas d’exploitation à des films audacieux, décrocher des toiles de galeries d’art et, bientôt sans doute, revenir à la censure des livres. L’écrivain peut et doit investiguer tous les aspects de la vie humaine, se glisser dans toutes les formes et toutes les situations, provoquer son temps par ses audaces et conduire à une réflexion profonde sur les nouvelles formes de littérature sans avoir à subir le joug des censeurs sous peine de revenir à des régimes totalitaires qui annihilent toute créativité. On brûle encore des livres, des écrivains sont menacés de mort, la frilosité est de mise, l’autocensure s’instaure progressivement, alors évitons les amalgames infondés et préservons l’absolue liberté de l’artiste.

Je rends hommage à un éditeur courageux qui publie de la littérature audacieuse. Soutenons Christophe Lucquin en découvrant ses livres, par exemple celui de Pablo Gutiérrez, Rien n’est crucial, sorti hier.

Antoni Casas Ros

chronique de Christine Angot dans Libération
droit de réponse de Christophe Lucquin dans Libération