Il y a cent ans... Isaac Rosenberg

Il y a cent ans Isaac Rosenberg, peintre et poète britannique, combattait sur le front de l’Ouest. 
Dans les tranchées, il écrivait des poèmes.

Dans son livre UN VOYAGE À ARRAS : VIE ET MORT D’ISAAC ROSENBERG, Shaun levin évoque la vie et la mort du poète qui a laissé derrière lui ce que l’Angleterre a produit de plus singulier et de plus visionnaire de toute la Première Guerre mondiale.

« Tout en rentrant du camp, tout en marchant vers les tranchées le corps lourd de fatigue, indifférent à sa survie, Rosenberg n’avait envie que de trouver le repos et de dormir. Ou de mourir. Ce qui lui viendrait en premier. Ils marchaient dans le noir sur le chemin, sur le sentier qui les reconduirait dans les tranchées quand la semaine serait finie. Pour l’heure, le feu avait cessé, pas de mortier, pas de tir d’artillerie, pas de cris d’hommes blessés, seulement le pl-plif, pl-plouf le long du chemin, des hommes en file indienne comme des zombies, les vêtements mouillés, les besaces plus légères. Ce que Rosenberg avait avec lui : deux cigarettes, un mouchoir, un recueil de poèmes de John Donne, un billet de 5 £, l’emballage d’une barre de chocolat, un carnet, des souvenirs de son séjour sur l’île de Wight avec Bomberg, une lettre de Sonia, du sel, une lettre d’Eddie, des chaussettes neuves. Plus que vingt minutes et ils seront arrivés. Il ôte son casque et l’air du soir lui rafraîchit la tête, comme une calotte de glace. C’est le mois d’août en France et déjà l’on se sent comme en hiver. La boue a durci autour des semelles de ses chaussures, de l’argile dure toute hérissée de grains de blé qui viennent des champs en sortie de village. Les agriculteurs français travaillaient toujours leurs terres, comme si les champs de bataille à l’autre bout du village n’avaient aucune existence. »

Point du jour dans les tranchées (Break of Day in the Trenches)

L’ombre s’émiette —
C’est à nouveau comme un jour du temps des Druides.
Seule créature vivante, un étrange et sardonique rat
Évite ma main d’un bond,
Tandis que je cueille le coquelicot du parapet
Pour le glisser à mon oreille.
Curieux rat, ils te fusilleraient s’ils connaissaient
Tes sympathies cosmopolites.
Tu viens de toucher cette main anglaise
Et tu feras de même pour une allemande,
Bientôt sans doute, si ton plaisir commande
De traverser la prairie assoupie entre eux et nous.
On dirait bien, étrange créature, que tu ricanes quand tu dépasses Ces yeux vifs, ces beaux membres, ces hautains athlètes,
Que la vie a moins gâtés que toi,
Tous voués aux caprices du meurtre,
Vautrés dans les entrailles de la terre,
Dans les champs déchirés de France.
Que vois-tu dans nos yeux
Quand le fer et la flamme hurlent,
En traversant le ciel paisible ?
Quel frisson, quel cœur frappé d’horreur ?
Les coquelicots qui poussent dans les veines des hommes Tombent toujours et encore,
Mais à mon oreille le mien est sauf,
La poussière le blanchit à peine.
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