Pour les fêtes : des livres et du partage pour continuer à rêver.

Quand j’étais petit, jamais j’ai pensé un jour : quand je serai grand, je serai éditeur. Et je crois que c’est le cas de tous les éditeurs de la place. Quand j’étais petit, je voulais être agriculteur. Sur mon petit bout de terre natale, l’Île de La Réunion, je m’y voyais cultivant la canne à sucre, les chouchous, les bananes, les orchidées, en fait je me voyais cultiver pas mal de plantes, car j’ai toujours aimé les plantes, les arbres, toucher un arbre, une feuille, cela m'est aussi naturel que de caresser un cochon d’Inde, un hamster ou un chien. Je me voyais aussi avoir des bêtes, plein de bêtes, des hamsters, des cochons d’Inde, des chèvres, des chevaux, des chiens et surtout beaucoup d’oiseaux ; des petites perruches, des grandes perruches, des cacatoès et des perroquets, des petits et des grands, des tourterelles, des moineaux, des merles, des pinsons, des chardonnerets. Je ne suis jamais devenu agriculteur, je n’ai jamais eu de zoo, mais j’ai eu des plantes quand nous sommes rentrés en métropole, après la Guyane et Saint-Pierre et Miquelon (là-bas, j’ai vu des phoques et des icebergs, j’ai marché sur la mer gelée, j’ai mangé des donuts américains, des paquets de chips avec à l’intérieur des images de catcheurs américains, des bon-points à l’école, des myrtilles qu’on cueillait avec mon frère sur la montagne pour ma mère qui en faisait des tartes, de la neige, beaucoup de neige, j’ai connu le poudrin, tellement fort qu’à cinquante centimètres on ne voit plus son voisin, j’ai connu les doris, j’ai fait de la luge, beaucoup de luge, j’ai capturé des têtards, beaucoup de têtards, j’ai bu l’eau du ruisseau dans la petite montagne, j’ai été traumatisé par une éclipse de soleil, je me souviens aussi d’avoir vu des baleines. Le rêve pour un gosse, non ?). En métropole, nous nous sommes installés dans la campagne niortaise, dans une maison avec un grand jardin. Mes parents, véritables paysagistes l’avaient rendu si beau ce jardin, dans le potager, j’eus même le droit à un petit espace à moi, pour cultiver mes propres légumes. Je plantais dans des pots des pépins, des noyaux d’avocat, de mangue, de litchi, et dans mon potager des haricots, des tomates, des courgettes, des poivrons. J’ai eu aussi Snoopy et Polux, des cochons d’Inde, mes meilleurs compagnons de jeu, ainsi que mon premier chien, Dusty, un golden retriever incroyablement doux, j’ai eu des hamsters, qui avaient hérité des cochons d’Inde leurs noms, j’ai eu des poissons dans un grand aquarium ; des guppys royaux, des mekis, des scalaires, des néons, des gouramis, des tétras veuves noires, un discus, des barbus, des labéos, des danios, des platys, dont les petits sortaient tout faits du ventre de leur mère et les plantes qui allaient dans l’aquarium. J’ai eu des oiseaux, dans des volières, une pour les perruches ondulées, les calopsittes, les inséparables ; l’autre pour les tourterelles qui finissaient par s’accoupler avec les sauvages, car un trou leur permettait d'aller voler en liberté, j’ai eu l’espace de quelques minutes un poussin sorti d’un œuf de poule que j’avais subtilisé dans le poulailler chez quelqu’un et mis à couver par une tourterelle, quelques minutes, je l’ai trouvé sur le sol, près de la mangeoire, il était mort en tombant du nid.

Un moment, j’ai pensé que je pourrais être évêque, mais je n’ai jamais fait de choses de curé. Plus tard, je me suis vu faire de la politique, je me suis engagé dans un parti, j’ai pris ma carte et cinq ans après j’ai laissé tomber, ce n’était pas drôle, ça sonnait faux, je le pense toujours aujourd’hui.

Plus tard encore, j’ai rêvé de voyage, l’avion me manquait, la métropole m’étouffait, je voulais partir vers l’horizon, vers l’ouest, vers le Nouveau Monde, j’ai découvert l’espagnol en classe de quatrième, et avec l’Amérique latine qui m’a fait rêver, j’ai appris la langue, je la parle encore tous les jours aujourd’hui. J’ai aimé l’histoire, je me suis vu professeur d’histoire, je m’intéresse aujourd’hui à l’histoire de la conquête du Mexique, aux aztèques, et à leur langue que j’apprends. J’ai ramené du Nouveau Monde un argentin de Buenos Aires, puis un mexicain de Xalapa (et je peux dire que ce n'est pas si facile pour un étranger d'avoir des papiers) et aussi un petit chichi de Córdoba, Quemelo mon petit chihuahua tête de cerf.

Bien plus tard, j’ai découvert l’édition et je suis devenu, de fil en aiguille, éditeur. J’ai rêvé de beaux livres, j’en ai fait. J’ai mis dans cette maison tous mes rêves d’enfant, mes sentiments d’enfant, j’ai publié des textes qui disent un peu de quoi je suis fait, qui disent un peu de quoi nous sommes faits, j’ai publié des auteurs latinos, j’ai visité des pays, et j’ai pensé que je pourrais peut-être y vivre. Quand je vais mal, je regarde vers l’ouest, je trouve la bonne direction et je cherche un avion dans le ciel, le rêve revient et l’espoir regrossit.

Je suis devenu éditeur sans avoir rêvé le devenir, parce qu'on ne rêve pas d'être éditeur quand on est petit. Ce n’est pas le cauchemar, c’est beau, quand on arrive à mettre les ennuis de côté, les comment je vais faire pour continuer, pourquoi cette mise en place pourrie, pourquoi les représentants ne lisent pas ce bouquin, il est pourtant génial ce bouquin, pourquoi les libraires ne lisent pas ce livre, pourtant c’est un grand livre et ils le savent aussi à partir du moment où ils le lisent, et puis pourquoi le papier est si cher, pourquoi c’est si cher de vouloir faire quelque chose de beau, pourquoi pour entreprendre dans l’édition il faut avoir beaucoup d’argent, pourquoi la littérature serait le monopole de quelques-uns suffisamment friqués ? Pourquoi avoir pensé que cet auteur était un ami, puisqu’il me poignarde aujourd’hui, pourquoi tant de choses qui viennent délaver l’envie ?

La maison a des livres, un catalogue, et on aimerait que vous les découvriez pour les fêtes, parce qu’ils sont remplis de poésie, d’émotion, de sentiments, d’audace, de piquant, parce que les histoires qu’ils racontent sont un peu de nous tous, auteur, éditeur, lecteur, balayeur, patron de café, employé, chauffagiste, douanier, professeur, tous nous avons été enfant, tous nous avons eu des rêves, tous nous en avons encore, quand on veut bien les regarder en face, ce n’est pas une honte de rêver, c’est important de faire attention à l’enfant qu’on est encore à l’intérieur de l’enveloppe des années du temps qui passe.

Regardez la liste, offrez-vous en un, offrez-en un deuxième, ce sont de vrais livres, des livres sérieux, même s’ils ne sortent pas de chez un éditeur au nom très connu, il y a une exigence, même si personne n’en parle de la maison, même si un connard ou deux propagent des ragots sur son compte, ce sont des livres qui ont le mérite d’exister et le devoir d’être lus. Je n’ai pas envie de faire la braderie de Noël : « un livre acheté, le deuxième offert ! », ce ne sont pas des salades ou des tomates, ça dure plus longtemps, ça peut traverser des siècles, c’est les tripes d’un auteur, les tripes d’un éditeur, c’est du papier qui coûte cher, alors non aux pratiques de soldeur. Parce qu’un livre acheté, ce ne sont pas que quinze ou vingt euros dans la poche de la maison, ça paye tout l’investissement, financier et humain, qu’il y a derrière et ça nous donne envie d’en faire encore, ça donne du sens. > http://www.christophelucquinediteur.fr/boutique/

Mon chez moi, c’est un studio, et je suis prêt à vivre au RSA encore des années si c’est pour que la maison qu’il abrite se développe, finisse par vivre correctement. En fait, on est frustrés, parce qu'on fait des livres pour les partager avec vous, mais qu’on n’arrive pas bien à vous trouver, pourtant vous êtes là, pas si loin, c’est comme les trésors, ils sont rarement à portée de vue, il faut gratter un peu. Vous êtes le trésor, nous sommes le trésor, il n’y a plus qu’à se rencontrer.

Bonnes fêtes à tous,


C.L.

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