Neige Sinno, auteur de LE CAMION, nous parle du livre de Julien Thèves, LE PAYS D'OÙ L'ON NE REVIENT JAMAIS

« Rien n’aura eu lieu que le lieu ». Cette phrase bizarre de Mallarmé tournait dans ma tête quand je lisais Le Pays d'où l'on ne revient jamais. C’est une phrase que je n’ai jamais comprise, mais qui pourrait être expliquée ainsi, par ce texte beau et triste, solitaire, qui n’ouvre des portes sur l’intériorité que pour les refermer aussitôt, comme apeuré par ce qu’il pourrait trouver.

Il y a des paysages dont la présence est si forte que notre existence en eux n’a pas de place. On y passe, aussi vite effacés, et notre passé qui s’y est pourtant déroulé semble imaginaire, même celui de l’enfance, pourtant si intense, si intensément immuable.

L’enfance, écrit Julien Thèves, « n’est pas un territoire illimité, on bute toujours sur le même angle, les mêmes murs, rien ne s’est passé ». C’est ce vertige que j’ai ressenti souvent à la lecture, vertige de notre propre disparition, impensable et cependant approchée de près ici, quand on comprend que de nos enfances il ne reste rien, et que rien n’a eu lieu. En même temps, ce n’est pas un livre sur l’enfance, d’ailleurs il ne contient pas de souvenirs d’enfance comme on en a l’habitude dans les autobiographies ou récits à la première personne (le souvenir d’enfance toujours perçu rétrospectivement, pour expliquer quelque chose du présent). Les enfants sont là, ils passent à travers le lieu, on les voit petits entourés des marques de leur époque, symboles étranges contenus dans des noms de marques, d’émissions de télé, de chanteurs, mais ils sont là sans y être, témoins furtifs d’un monde en suspens.

Le narrateur est mis à distance, il ne peut pas revenir dans ce pays dont il a été banni par le temps ; en réalité, il a toujours été à l’écart. Il n’a jamais eu de lieu propre, il fait partie des « gens pas d’ici », et cette non-appartenance est partie prenante dans la mélancolie du livre.  Elle se doublera plus tard de la distance de ceux qui ont quitté leur lieu, ce qui permet de le voir différemment, en tant que lieu justement, et pas en tant que prolongement de soi.

Il y a quelque chose de Duras dans la litanie de Julien Thèves, une façon de tourner autour des choses dans des phrases très brèves, précises, chargées de sens comme un nuage lourd de pluie. Pourtant la tragédie attendue n’arrive pas. À sa place, un mystère : pourquoi tant de tristesse ? Le texte devient peu à peu une exploration de cette énigme, et le lecteur – peut être un peu dérouté au début par l’ordinaire de l’histoire familiale, des parents divorcés, une mère envahissante – se met tout à coup à lire avec frénésie, à la recherche, comme le narrateur, de ce qui expliquerait le ton du livre. Ainsi, l’évocation du passé, des êtres proches ou jamais assez proches, du lieu lui-même deviennent des invocations, des appels au pouvoir du langage pour éclairer un peu le puits sans fond de la solitude.

Puisque j’ai parlé de Duras, je me permets de mentionner ce qui est pour moi le seul défaut de ce texte, qui est celui d’une grande part de la littérature française contemporaine (je m’inclus là-dedans) : son absence d’humour. Nous nous prenons bien au sérieux, nos soucis, nos amours et nos désamours, nos abîmes, et l’écriture aussi. Nous avons sur nos épaules le poids d’un passé (littéraire, scolaire, symbolique) qui nous plombe les ailes et qu’il est sans doute temps de secouer un peu. Mais ici c’est l’authenticité qui prime, un engagement que prend le narrateur d’arpenter ses propres frontières, une décision qui est pour lui une souffrance, et cela justifie qu’il y ait peu de place pour la dérision. Cette exploration m’a semblé courageuse et, paradoxalement, car aucune conclusion ne s’impose, aboutie. On sent que le cercle s’est refermé, on ne sait trop comment, quand on referme le livre, et que même les profondes blessures finissent par être assainies par le vent du large.

IMG_4316.jpg

Neige Sinno est l'auteur de Le Camion, à paraître le 3 mai 2018.