Dans la penderie de Monsieur Bernard

« Les mots de Monsieur Bernard m’accompagnent en permanence.

Ses longs discours ininterrompus. L’ignorance de savoir si les sujets et les idées qu’il exprimait étaient certains ou pas m’habite également. Je me souviens que je l’ai connu alors que nous marchions tous deux sur le chemin qui s’étend le long de la falaise. Monsieur Bernard remontait de la plage et moi j’y descendais. Nous marchions en sens contraire. Juste quelques secondes avant de nous croiser, une pierre se détacha de la falaise et tomba sur sa tête. Monsieur Bernard se couvrit le crâne avec ses mains. Aussitôt après il s’agenouilla. Je pouvais voir jaillir le sang au travers de ses mains tendues. Je m’approchai de l’homme agenouillé. Au début — comme en réalité je ne me crois pas influent — j’eus peur d’être repoussé. Que mon intérêt pour l’aider soit méprisé, d’une forme agressive qui plus est. Ça m’est déjà arrivé dans d’autres occasions. Presque toujours avec ces groupes de touristes — un peu confus — qui cherchent avec ardeur la tombe de Paul Valéry aux abords de la falaise. »

Mario Bellatin nous offre ce texte inédit inspiré de sa rencontre avec le chef de file du Nouveau Roman, Alain Robbe-Grillet.


Traduit de l’espagnol (Mexique) par Christophe Lucquin et Andrés Felipe
Sortie le 12 octobre 2012
74 pages - 12,00 €
ISBN 978-2-36626-002-1


A propos de l'auteur


 

Extraits

« Je suis sûr que son décès n’a aucune relation avec la pierre qui lui est tombée sur la tête quand je l’ai connu. Il est mort dans un accident. Il a été — ironie du sort — renversé par une ambulance. Ce jour fut l’un des rares où nous ratâmes notre promenade habituelle car Monsieur Bernard dut se rendre à l’hôpital pour un contrôle de routine. Il devait en faire au moins un par an. Sans quoi, il ne recevrait plus la maigre rétribution que le gouvernement lui attribuait tant qu’il serait valide. Les autorités auraient préféré. la lui supprimer et l’interner dans un asile ou un hôpital situé, de plus, dans sa ville de naissance, qu’il détestait absolument. »
« Entre autres sujets, les mots de Monsieur Bernard me firent connaître une autre forme d’écriture. Bien qu’il soit certain qu’elle était mentale comme celle d’avant, dans cette forme nouvelle, l’écriture se remplissait peu à peu de contenus. C’est ce que m’avait apporté Monsieur Bernard, naturellement. Alors que j’étais en train de penser que Monsieur Bernard m’avait transformé en un écrivain mental, avec une sagesse qui m’était étrangère, le gardien du cimetière assura en me voyant que mon corps était en déclin. Comme une planche que d’étonnantes forces seraient peu à peu en train de faire céder, jusqu’à la mettre horizontalement, assura-t-il. »
« Au contraire, le Mouvement Littéraire Extrêmement Innovateur pensa à structurer le récit de manière précise. Bon, c’est vrai que j’ai raconté cette anecdote en question — la rencontre avec Monsieur Bernard au moment précis où une pierre lui tombe sur la tête alors qu’il circulait sur le sentier qui descend le long des éperons rocheux —, mais l’importance que lui donne Mario Bellatin — mon autre moi, le double de moi-même serait plus juste à dire — ne concerne que lui. Mario Bellatin a tout à fait le droit de le faire. »
« Monsieur Bernard me répétait avec insistance que les grands écrivains étaient de cette race. Celle de ceux qui écrivaient car ils étaient incapables de comprendre le monde. Alors moi — comme toujours, mais avec plus d’insistance après l’avoir écouté — je me suis attelé à l’écriture, imaginairement certes, parce que je ne comprends pas le monde. J’ai commencé à la table où il me servait quelque fois un bouillon d’abatis. C’est tout. Pour le comble, plus j’écris, moins je comprends. Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant, sachant en plus qu’il manque un costume dans la penderie de Monsieur Bernard, qui plus est, celui qu’il détestait par dessus tout. »