Felipe Polleri

Felipe Polleri est né en juin 1953 à Montevideo. Diplômé en bibliologie, il a travaillé pendant près de quatorze ans à la Bibliothèque Nationale de Montevideo. En 1995, il démissionne et se consacre totalement à la littérature et à la pauvreté. Il collabore à l’hebdomadaire culturel du journal El Pais. Il se passionne notamment pour Molière, Bernanos, Michaux, Malraux, Céline, Artaud, Villon et Genet. Il est l’auteur de plusieurs livres : Carnaval Colores, El rey de las cucarachas, Vidas de los artistas, Amanecer a Lisboa, El alma del mundo, La inocencia, etc. Allemagne, Allemagne ! paraîtra chez Christophe Lucquin Éditeur en octobre 2014.

« C’est quand tu te retrouves coincé que tu deviens un artiste. »

« La première fois que nous avons lu Felipe Polleri, nous avons construit dans nos tête un être mythologique, un croisement entre un insecte et un homme — certains de nous ont pensé à un millepattes, d’autres à un coléoptère — qui ne fait qu’une seule chose : croître et attendre, comme ces spécimens que tu trouves quand tu arraches l’écorce d’un arbre mort. […]
Le Polleripode s’auto-alimente, dans son propre œuf. Il fait du ressentiment et de la colère ce que la bestiole kafkaïenne faisait de l’angoisse et du désarroi. […]
Pénétrer dans l’œuf de Polleri est quelque chose d’intense. On commence à le lire et, des pages aux bouts des doigts, remontant par les veines jusqu’à la poitrine, une huile noire commence à tout inonder, une haine élevée à sa sublime condition, mais une haine sauvage dans laquelle on trouve d’inattendues touches d’humanité, une caresse faite avec un sabot. Avec une bibliographie exceptionnellement prolifique (dernièrement, il écrit un livre par an), Polleri ne ressemble en rien à ce qui existe en Uruguay, produisant une œuvre caractéristique, et répétitive, qui s’est peuplée d’une dense faune de fous, petits bossus, bêtes, mères terribles, sœurs suicidaires, assassins, et surtout d’artistes. »

Extraits de l’article paru le 18 novembre 2013 sur Fósforo

Entretien

Comment as-tu connu la maison ?
C’est la maison qui m’a contacté. Y travaille un grand lecteur et traducteur, mon ami Christophe, qui a un goût infaillible. Par exemple, il édite Mario Bellatin.

C’est quoi l’amour pour toi ?
Seul l’amour apporte la vie. Tout ce qui est fait sans amour est mort-né.

Que penses-tu de la mort ?
Nous cohabitons très bien. Je la vois comme une autre étape de la vie. Semble-t-il la dernière. La nécessaire et juste conclusion d’une vie bien vécue. Elle est tristissime quand elle emporte les jeunes (ne parlons pas des enfants), car ils ne peuvent, nous ne pouvons la comprendre et l’accepter.

Qu’est-ce que tu aimes faire dans la vie ?
L’amour. Et écrire c’est aussi faire l’amour. Bien entendu, la haine ne me déplaît pas, même si elle a mauvaise presse. Elle ne s’oppose pas à l’amour, mais le complète. Ce sont les deux faces de la même pièce de monnaie. La rage est ma muse.

Ce que tu aimes le plus dans la vie ?
Une femme. Les amis. Lire. Écrire. Le café du matin. Fumer. Les gens qui ont des codes fermes. La sincérité. Le courage. Ne rien faire. Etc.

Si tu pouvais recommencer tout depuis le début, que ferais-tu ?
La même chose, fondamentalement. J’éviterais certaines blessures que j’ai ouvertes, qui m’ont ouvert.

Crois-tu en l’homme ?
En l’espèce humaine, pas trop. Bien que je refuse de perdre espoir. Mais je crois aux individus, et en leur capacité infinie de créer. Peut-être que l’homme n’est pas une bonne bestiole, mais il est doté de la fascinante capacité à imaginer.

Qu’est-ce qui te fait le plus peur ?
Qu’on ne m’aime pas.

Connais-tu la France ? Y es-tu déjà allé ?
Je ne suis jamais allé en France. Je ne suis presque jamais sorti d’Uruguay. Je connais seulement Buenos Aires et quelques villes du Brésil, la plus lointaine, Rio de Janeiro. Les écrivains, quand ils ont de la chance, mangent. Ils ne voyagent pas. Mais je connais la culture française, rémanente en Uruguay. J’ai grandi en lisant certains auteurs français : Villon, Laclos, Stendhal, Balzac, Nerval, Rimbaud, etc. Du plus loin que je me souvienne, mon père récitait Baudelaire à voix haute.

Que penses-tu de l’Espagne ?
L’Espagne c’est Le Poème du Cid, La vie de Lazarillo de Tormes, Le Siècle d’Or et la centaine de poètes merveilleux qu’il nous a offert. Ce n’est pas ma mère Patrie (l’Uruguay ne l’est pas non plus). Je suis orphelin.

L’écrivain peut-il écrire tout ce qu’il veut ?
Il ne doit plier devant rien. Il doit tout oser, sans hésiter. Un écrivain est un mal sauvage.

L’écriture, une thérapie ?
Sans aucun doute. Cela fait des années qu’ils m’auraient mis une camisole de force si je n’avais pas appris à vivre avec mes démons en écrivant tous les jours.

Quelque chose que tu dirais au lecteur français ?
Je crois que le lecteur français devrait trouver dans mes livres un air de famille. En fin de compte, j’écris dans la langue que parlait le Comte de Lautréamont.

Sentir avant d’interpréter ?
Les discours sont pour les fêtes de patrie. Les idées sont pour les essais. Ce qui compte dans un roman, un conte, un poème, etc, c’est la profondeur émotionnelle. Sentir et communiquer au lecteur ce sentiment d’une manière si forte qu’il en soit perturbé, bouleversé.