Johnny Deep | Le vagin de Laura Ingalls | Berlin n'est pas à toi

Les textes de Alejandro Moreno Jashés sont violents, tragiques, mélancoliques, sensibles et d’une grande intelligence. L’auteur nous offre une écriture poétique délirante, surréaliste, qui nous entraîne, nous fait rire, nous fait peur.

La voix de Alejandro Moreno Jashés est à écouter. C’est incontestable.

Titres originaux publiés chez Sangría EditoraJohnny Deep (Juanito Profundo) / La vagina de Laura Ingalls / Berlín no es tuyo.

Johnny Deep

Le protagoniste vit une profonde solitude, éloigné de ses racines. Il travaille dans un théâtre de Londres où la même pièce est représentée chaque soir depuis 54 ans. Il n’en peut plus et veut à tout prix rentrer chez lui. Lui viennent alors plusieurs idées qui pourraient lui permettre de trouver l’argent nécessaire pour payer son retour ; la fabrication d’artisanat ou bien l’exportation de petits singes faits en poils de cheval (par là même, il se moque des clichés).
Il demande désespérément à un acteur connu de l’argent, que cet acteur le libère de l’exil et qu’il le rende à son pays, le Chili.
L’homme se regarde dans le miroir, se confond avec Johnny Depp qui est ici la représentation de l’homme rêvé, un bad boy tendre, beau, et argenté à qui tout a souri. Il l’aime, mais en même temps l’agresse, le jalouse, l’inonde de paroles vulgaires. L’homme prie, blasphème, supplie et espère le miracle. Sans repère, il ne veut qu’une chose, retrouver la terre qu’il a délibérément quittée pour chercher une fortune qu’il n’a pas trouvée.
Johnny Deep a été inauguré au Camdem People’s Theatre de Londres en 2008.


Le vagin de Laura Ingalls

Une femme est obsédée par le personnage de Laura Ingalls de la célèbre série américaine La Petite Maison dans La Prairie. Elle finit par la séquestrer (en référence à l’un des chapitres de la série où une femme enferme Laura chez elle, persuadée que c’est sa fille morte qui est revenue).
L’obsédée écrit un roman intitulé Laura Ingalls et le cycle menstruel. Ses parents sont devenus des artistes, son père, travesti et sa mère, vedette. Ce texte est un chant vulgaire à la féminité exacerbée, une féminité qui fait peur, violente, qui va au-delà du lesbianisme.
Laura est ici vorace de sexe, couche avec le premier venu, homme ou femme.
Peu à peu, le monde idéal de l’innocente série, ce monde radieux, doux et tranquille où tout le monde est beau et blond prend des allures beaucoup plus réalistes du monde moderne : les machines remplacent les hommes, les enfants des champs ne savent plus lire, les fermiers sont exploités et pauvres, les immigrés mexicains font le travail sale que personne ne veut faire.
Laura finit par se libérer. La femme, désespérée, se lance à sa recherche à travers tout le pays, sur une chaise roulante filant à 180 km par heure…
Le vagin de Laura Ingalls a été inauguré en octobre 2009 au Musée d’Art Contemporain de Santiago du Chili.

« L’auteur parvient dans cette pièce à rendre compte avec toute la violence du langage de l’aliénation provoquée par l’hégémonie d’une culture standardisée et idéalisée à outrance. À travers l’image de cette série américaine, archétype d’une idéalisation exacerbée, Alejandro Moreno Jashés démontre avec une grande maîtrise de la dramaturgie à quel point l’insipidité véhiculée par cette culture provoque l’écœurement.» Brigitte Jensen


Berlin n’est pas à toi

Un homme est enfermé dans sa chambre. Il vient de perdre son amant qui a décidé du jour au lendemain de partir s’installer à Berlin. L’homme achète un vieux guide touristique de la ville et entreprend de guider son amour perdu dans un Berlin qu’il découvre au fil des pages.
Ce texte traite, entre autres, du profond désespoir que l’on peut ressentir lorsque l’on perd un grand amour.
Berlin n’est pas à toi a été inaugurée en novembre 2010 au théâtre de la Palabra de Santiago du Chili.

CouvertureMoreno-t.png

Traduit de l’espagnol (Chili) par Brigitte Jensen
Sortie le 1er juin 2012
156 pages 16,00 €
ISBN 978-2-91900-084-5


A propos de l'auteur


 
 

Extraits

Johnny Deep

1. Le délai

Le délai expirait aujourd’hui, Johnny Deep, et j’ai perdu. À l’heure qu’il est, il a déjà expiré.
Tu as une tête de méchant, Johnny Deep, mais en réalité, tu ne l’as pas : tu prends une tête de méchant, mais quand tu fais le méchant, tu ressembles à un ange porté dans les airs par trente perroquets qui battent des ailes, tandis que tu es suspendu à des mètres du sol, d’où ils te regardent, tous. Quoique, dernièrement, ton image de type méchant, l’exemple même de l’artiste qui souffre, commence à s’essouffler, et ça, ce n’est pas bien, Johnny.
J’ai perdu, Johnny. C’est aussi simple que ça. J’ai perdu, et en perdant, non seulement j’ai des regrets, mais je culpabilise. Chez moi, ce sentiment ne se limite pas à une forme de plainte, Johnny ; tu me connais, et tu sais que je prends la mouche, Johnny Deep. Le fait d’être ici provoque en moi bien plus qu’une simple dépression. Tu sais que ce genre de choses m’anéantit, et alors que j’essaie de créer, je ne parviens qu’à me torturer, Johnny.
Je veux, Johnny,
Rentrer, Johnny Deep, c’est pourquoi je voulais te parler.
Mais j’ai… perdu.
36,5° : c’est de la fièvre, Johnny Deep ?
Aujourd’hui, j’ai cherché dans Google : « Offres de vols » et « Johnny Deep ». Dans les offres de vols, je n’ai trouvé que des promotions pour venir ici, alors que ce que je veux, moi, c’est me tirer. Et quand je t’ai cherché dans Google, je n’ai trouvé que des liens vers la daube qui t’occupe en ce moment, celle où tu te camoufles derrière un pirate un peu tantouze, jetant aux orties ton style, sans compassion.
Rentrer, Johnny. C’est ce que je veux.
Si tu veux mon avis, dès lors que ta célébrité s’effrite, le mieux pour toi est de te suicider. Si tu veux vraiment devenir un mythe, tu dois te tirer une balle dans la tête. Tu t’es acheté une île, récemment, n’est-ce pas ? Sans que personne ne le sache, achète-toi aussi celle d’à côté. Ils penseront que t’es mort, et tu pourras t’amuser en lisant toutes les biographies qui te seront consacrées.
Rentrer, parce que je suis déjà venu, Johnny.

Le vagin de Laura Ingalls

La naissance de la parole

Où étais-tu, Laura ?
Pause.
Ferme la porte à clé. Dis-moi où tu étais passée toute la nuit. Dans quelles folies t’es-tu embarquée pendant que les hommes du village redoublaient ta traque dans tous les coins du comté ?
Pause.
Parle. Ne reste pas muette.
Musique de la série La Petite Maison dans la prairie.
Cesse de jouer à la victime en te cachant derrière la musique du générique.
Pause.
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et mon vagin, Laura Ingalls, ton vagin, Laura Ingalls : nos trompes de Fallope…
Je n’étais qu’à quelques milles d’ici.
Des kilomètres, Laura ! des degrés Celsius ! des litres ! Où sont la coiffe et le foulard avec lesquels tu camoufles ton visage ?
Je les ai perdus.
Où les as-tu perdus ?
Euh.
Tu ne te rends pas compte que les chiens peuvent les renifler, qu’on te ramènera dans la prairie et que tous les efforts au cours de ces trois mois seront alors foutus en l’air ? Où étais-tu ?
Ne me pose pas autant de questions : je suis sortie. Thanks to the cast who made Little House on the Prairie possible.
Mon amour, tu sais bien que tu peux seulement te déplacer d’ici vers l’écran. Je ne comprends pas pourquoi tu es sortie.
Je suis allée chercher des recettes.
Quelle recette ?
La recette des sablés au citron.
Tu mens, Laura Ingalls.
Tu as raison, je me suis endormie.
« Je me suis endormie » : où ça ?
Je me suis endormie pendant que je regardais paître le bétail.
Là encore, tu mens.
Oui. C’est complètement faux. Je ne sais pas où j’ai dormi. Je me suis endormie, mais je ne sais pas où.
Tu ne sais pas où tu t’es réveillée ce matin ?
Je crois que j’ai dormi chez des étrangers.
Des « étrangers », dis-tu.
Des étrangers, oui, des étrangers, je te dis.
Des étrangers ou des villageois ?
Des connaissances.
Mais tu as dit des « étrangers ».
Non. C’était des jeunes du village.
Du village !
Oui, du village.
Qui ?
Les fils du forgeron.
Laura, tu joues avec le feu. C’est justement le forgeron qui a distribué le plus de lampes torches pour redoubler les recherches et mettre en place des équipes de nuit, afin que les hommes du village n’interrompent pas une seule seconde la battue.
Ils ne diront rien.
Comment peux-tu être aussi sûre ?
Parce qu’ils m’ont demandé quelque chose en échange de leur silence.
Quoi ?
Que je les suce.
Et qu’as-tu fait ?
Ce qu’ils m’ont demandé.
Laura Ingalls, tu n’es qu’une chienne !
Oui. Chienne, farine, sablé, petite maison, avoine, étable, poulain, pouliche.
Tais-toi.
J’ai cru qu’ils t’avaient trouvée et que je ne te reverrais plus.
Pause.
Comment peux-tu être aussi écervelée et sortir, sachant qu’ils peuvent t’attraper, sans te soucier de mon vagin et de mes ovaires, sans avoir le moindre respect pour les replis néobaroques de mes trompes de Fallope qui ont expulsé, sans interruption, des ovules toutes les trente minutes tout au long des douze heures qu’a duré cette nuit, pendant que toi, ivre et échevelée, tu défaisais tes tresses au saloon.
Pause.
J’ai réalisé, pendant que j’ovulais sans discontinuer, qu’ils te trouveront un jour et mes paroles ne pourront alors plus te retenir. Embrasse-moi.
Elle s’approche.
Tu sens la bite.
Il est encore tôt.
Oui. Dors un peu, puis je te donnerai un cadeau.
Quel cadeau ?
Dors d’abord, et quand tu seras réveillée, tu ouvriras ce paquet, qui contient deux cannes à pêche. Car dès qu’ils ne te chercheront plus, nous irons au lac et nous lancerons chacune notre canne dans l’eau argentée par l’éclat du soleil, et nos hameçons s’emmêleront sans nous en apercevoir. Nous croirons toutes les deux que nous avons chacune une grosse touche, et en réalisant que nos deux fils se sont emmêlés dans l’eau, nous rirons et nous embrasserons. Puis nous ne garderons plus qu’une canne, que nous tirerons de toutes nos forces, et depuis la rive, nous verrons qu’un énorme poisson, aussi gros qu’un requin, s’ébroue, mourant, au bord du lac. Et tu diras : « C’est le plus grand poisson que j’aie jamais vu », et je te répondrai : « Et nous l’avons pêché ensemble, mon petit Laurier. » Et nous nous prendrons en photo avec le vertébré suspendu à nos côtés, tandis que le soleil déclinera. En arrivant à la maison, je transférerai la photo sur l’ordinateur pour l’imprimer, et, une fois que tu auras planté un clou sur le mur, nous l’encadrerons pour ne jamais oublier cette merveilleuse journée où nous avons pêché.

Berlin n’est pas à toi

1. Elle n’est pas à toi – 18 heures

Berlin n’est pas à toi, pas plus qu’à moi, d’ailleurs, mais elle n’est pas à toi. Commençons déjà par là.
Le froid de Berlin, ce n’est ni plus ni moins que le froid de Berlin : ta ville n’est pas plus froide pour autant.
Les rues de Berlin sont les rues de Berlin, elles ne sont pas à toi. Et ainsi de suite.
Mais je ne veux pas discuter, et encore moins m’énerver à cause de ça. Pas question. Je ne veux pas m’embarquer dans ce petit jeu, bien qu’il pourrait être amusant de comparer tout ce qui n’est pas à toi avec tout ce qui est à Berlin. Tout ce qui t’a appartenu et ce qui a appartenu à Berlin, mais que je n’ai rien à voir, moi, avec une ville que je ne connais pas. Quoique, le jeu ne serait pas vraiment amusant, parce que si j’imaginais que mon cœur est une centrale hydroélectrique qui approvisionne Berlin en électricité, j’organiserais illico presto un attentat terroriste qui priverait pour toujours et sans pitié de lumière la ville (sachant que, dans l’obscurité, les accidents et les vols sont difficiles à éviter).
Je ne veux pas m’embarquer plus loin, parce que je n’ai pas la moindre intention de me gausser de mon corps, mais je voudrais que tu comprennes une fois pour toutes que le zoo de Berlin, c’est le zoo de Berlin, et qu’en aucun cas tu ne possèdes des tas d’animaux en cage dans aucune ville.
Tu n’as pas à jouer le rôle d’amphitryon pour tous ceux qui arrivent à Berlin quotidiennement grâce aux innombrables compagnies aériennes, de même que ceux qui en partent ne le font pas parce qu’ils ne désirent plus être avec toi. Que ce soit bien clair : tu n’y es pour rien dans tous les vols qui, jour après jour, relient d’autres lieux à Berlin.
J’arrive.