La madrivore

Que faire des cadavres, des restes du passé ? C'est une question que pose ce roman, et à laquelle il répond se donnant pour titre le nom de cette effroyable plante imaginaire : la madrivore.

 

La sève de la madrivore produit des larves animales microscopiques qui dévorent leur mère de l’intérieur en l‘asséchant complètement. Lorsqu’elles sont injectées dans un corps (vivant, ou mort), elles le consument entièrement, jusqu’à le faire disparaître. Les restes se dispersent et fécondent la terre, où le processus renaît.


Le roman se divise en deux récits qui se déroulent chacun à une période différente. Le premier a lieu au début du XXe siècle dans la clinique de Temperley, dans la banlieue de Buenos Aires. Plusieurs personnages interviennent, des médecins et des infirmières. Toute cette équipe évolue sous les ordres d’un directeur de clinique plutôt barré, Mr Allomby. Ce dernier souhaite mener à terme une expérience exceptionnelle et absolument poétique à ses yeux, mais qui nous semble plutôt folle et cruelle. Le docteur Quintana nous fait le récit des événements (par la même occasion, il confesse sa folle attirance pour l’infirmière en chef, Menéndez) et l’escalade de ce que l’on pourrait qualifier d’horreur, l’expérience : une série de décapitations à la guillotine avec pour but de relever par écrit les dernières paroles prononcées par les têtes coupées au cours des neuf secondes de conscience qui suivent la décapitation. Mais pour cela, il faut trouver des cobayes humains. Ils vont donc se lancer dans une entreprise macabre à souhait : attirer des malades de cancer en phase terminale avec un nouveau traitement miraculeux, traitement qui bien entendu n’a aucun effet thérapeutique puisqu’il est totalement inactif. Chaque malade ayant préalablement donné son accord pour donner son corps, sa tête à la science. Cette première partie se concentre essentiellement sur cette entreprise infernale dont le but est d’obtenir des témoignages de l’au-delà. La deuxième partie prend la forme d’un récit qui se déroule en 2009. Il donne la parole à un artiste prodige de la bonne société de Buenos Aires. Il corrige la thèse d’une doctorante, Linda Carter, dont le sujet est sa vie et son oeuvre. On découvre la biographie commentée de ce personnage extrême qui dénonce l’esthétique sociale via une créativité macabre, organisant l’exposition de corps démembrés, mal formés, monstrueux. Il va même jusqu’à faire de son propre corps un objet d’expérimentation.


Titre original : La comemadre
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Mélanie Gros-Balthazard
Révision : Guillermo Alfonso de la Torre et Christophe Lucquin
ISBN : 978-2-36626-039-7 | 130 × 190 mm | 252 pages
Date de sortie : 5 mars 2015 | Prix : 20,00 €


A propos de l'auteur


Ils en parlent

  • El País, supplément culturel Babelia
    « Le roman est constitué de deux récits, liés par le délire ; dans l’un, la frénésie d’expérimentation de la science du début du XXe siècle (1907), dans l’autre, l’obsession de l’artiste d’aujourd’hui (2009) de devenir lui-même objet artistique. Le corps y est objet d’expérimentations qui vont bien au-delà de ses limites. »
  • Les Inrockuptibles
    « Un roman bicéphale étayé par deux récits siamois, autonomes mais interconnectés par de subtils filaments nerveux... »
  • Página 12
    « La confrérie des cinglés qui aiment les auteurs « bizarres » devrait célébrer les débuts littéraires de ce jeune et brillant auteur argentin. »
  • Librairie Charybde, Hugues Robert
    « Le premier roman de Roque Larraquy crée une magistrale chambre d’échos dans laquelle se répondent sans fin apparente deux cynismes redoutables déguisés chacun en questionnement altruiste, celui d’une certaine science et celui d’un certain art, deux tentatives de s’abstraire du lot commun pour poursuivre des buts éminemment matériels tout en prétendant œuvrer pour le bien de l’humanité. Sauvage et savoureux, ce roman à l’écriture acérée atteint tous ses buts avoués, et peut-être bien quelques autres. » [lire la suite]
  • Librairie Brouillon de Culture, Martin Knosp
    « Un roman qui court sur deux périodes bien distinctes mais qui relate une même quête éperdue : L'aspiration humaine à l'éternité via le contrôle absolu de son corp. Dans la lignée de Frankenstein, un texte morbide, délicieux de perversion et d'amoralité. »
  • Politis, Anaïs Heluin
    « La madrivore de Roque Larraquy : un sens de l'absurde à perdre la tête. »
     

Extraits


« Avant la guillotine, la peine capitale était un spectacle public avec des personnages bien définis : un bourreau, un condamné et la populace. Le dénouement immuable de la représentation, à la fois cathartique et didactique, ne calmait pas pour autant la foule.
L’invention de la guillotine transforme la peine capitale en une technique. La figure du bourreau se réduit à sa plus petite expression, celui d’opérateur de machine. La fonctionnalité stricte de cette nouvelle méthode ne laisse aucune place au style.
Les bourreaux, cependant, se refusent à abandonner leur geste caractéristique, celui de brandir la tête du décapité et la montrer à la populace une fois la tâche accomplie.
a) Le bourreau apporte une preuve concrète du travail bien fait, pas par fierté personnelle, mais pour cumuler les mérites et être récompensé.
b) La populace professe sa dévotion pour les oraisons simples et catégoriques. La tête équivaut à un point final qui laisse tout le monde satisfait. Le bourreau comme aphoriste.
« a » et « b » semblent anéantir les explications possibles de l’acte. Mais le bourreau connaît l’abécédaire de la mort du début à la fin. Les points suivants révèlent des raisons plus personnelles qui impliquent une faveur, ou une concession, envers le condamné. C’est sur cela que repose la rébellion secrète du bourreau.
Ceux qui ne pratiquent pas ce métier ignorent que la tête séparée du tronc demeure consciente et possède le plein usage de ses facultés pendant encore neuf secondes. En brandissant la tête de sa victime, le bourreau lui offre une vision du monde, finale et évanescente. De cette façon, il ne contredit pas seulement l’idée même du châtiment, mais fait également du public un spectacle.
Pour que le décapité reste lucide, une série de normes doit être respectée.
a) Il doit être éveillé lors de sa décapitation. L’accomplissement du a) est le reflet direct de son courage.
b) Il doit regarder vers le fil du couperet, c’est-à-dire vers le ciel. Il ne s’agit pas d’une métaphore de ses retrouvailles avec la foi, mais plutôt d’une disposition d’ordre pratique. Ceux qui reçoivent le couperet sur la nuque s’évanouissent sous l’effet du coup.
c) Endroit de coupe. Chez les hommes, en-dessous de la pomme d’Adam. Chez les femmes, au-dessus de la marque du rosaire. Éviter les coupes obliques.
d) Un public animé est préférable pour exciter les sens du décapité.
Ces règles et d’autres de nature plus subtiles (s’il s’agit d’une femme, orienter son regard dans la direction opposée à la foule) sont transmises par les bourreaux à leurs enfants comme autant de savoir-faire pour accomplir la tâche à venir. Ce secret partagé renforce leur tendre complicité et se transmet de génération en génération, comme l’habit noir. »
« a) Échec.
L'échec s'établit toujours en deux temps : un premier où la personne se donne un objectif, et un autre où ce dernier s'avère inatteignable ou illusoire. Passant d'une phase à l'autre, à la recherche du point d'erreur (l'échec se vit comme une définition de l'être) la personne voit se briser le caractère linéaire de son existence.
En s'inscrivant dans le protocole, les patients signent leur objectif : éliminer le cancer. Deux mois après, tel qu'on l'attendait, le Sérum de Beard n'a aucun effet. Nous annonçons la mauvaise nouvelle. Quelques rares patients liront l'échec sur le visage du professionnel, lui en seront reconnaissants et mourront tranquillement ; mais la plupart d'entre eux prendront l'échec pour eux : « Je suis mon cancer ». Pour leur éviter une survie misérable, le travail du médecin consistera, à partir de la proposition de donation, à rétablir la linéarité de leur vie sous la forme d'un compte à rebours. »
« Il existe, semble-t-il, une relation directe entre la tristesse et la décalcification, que la plupart des enfants ignore et qui, petit à petit, les laisse la bouche vide s’ils se laissent gagner par l’obscurité. Les dents se déchaussent, les gencives cèdent, jusqu’au jour où l’on en perd une en mordant doucement dans une pêche. Alors on arrête de sourire et la tristesse se fait plus grande, le calcium diminue, et le reste s’effondre. Mes dents de lait tombent toutes en même temps et les définitives mettent des années à sortir. On me fait manger en conséquence. De la bouillie. Mes os deviennent fragiles : si quelqu’un me touche, il me pulvérise. J’oublie ce qu’est un sandwich. Exister, c’est pouvoir mastiquer ; tandis que j’attends mon tour pour exister, on m’envoie étudier le piano, mais je suis bien médiocre. Peut-être que j’utilise la mauvaise moitié de moi. »