L'ange gardien de Montevideo

L’ange gardien de Montevideo propose un univers qui s’aventure sur des terrains dangereux comme l’absurde, l’hallucination, ou simplement, le délire.

Écrit à la manière d’un journal daté, le roman ne se concentre pas sur un seul personnage. On y trouve la présence récurrente du concierge suppléant (Néstor), et d’un supposé écrivain (l’écrivain du 101) qui s’empare à plusieurs reprises de la voix narrative.

L’humiliation du débile est constante. Elle est le centre du roman.
Ce débile, Néstor, cette marionnette en bois que certains propriétaires surnomment Pinocchio et d’autres tout simplement « l’idiot » est secrètement un ange novice, né de la douleur du monde pour souffrir, et être puni.

On l’accuse de se masturber, d’uriner dans le fauteuil de la réception, de s’endormir au travail. Néstor est l’otage de toute la haine qui parcourt la ville, sans passé ni avenir, atroce.

« Il est temps de noter dans ce dossier que je vis dans une ville au bord d’un fleuve ; comme le squelette d’une vache qui serait morte de soif avant d’arriver ou bien morte empoisonnée dès la première gorgée. » écrit Polleri.

Les dates divisent les épisodes et créent des petites histoires indépendantes les unes des autres, mais reliées entre elles par un fil presque invisible.


Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Christophe Lucquin
Sortie le 3 octobre 2013 | 13 × 19 cm | 114 pages dont 18 planches illustrées
14,00 € | ISBN : 978-2-36626-011-3


A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

 

Extraits

Premier trimestre

12 février

J’ai trouvé un travail convenable. Nous autres les Ordinateurs, nous devons nous cacher derrière des emplois humbles, voire méprisables. Je suis gardien, concierge pour être exact. Un travail très facile. J’ai un fauteuil vert confortable et une radio… La radio appartient au vrai concierge qui fait la sieste de deux à six heures pendant que moi, j’ouvre et ferme la porte donnant sur la rue (une grande porte en verre) et aide à porter les sacs et paquets remplis de choses improbables, épouvantables. Ces paquets aux formes obscènes, aussi obscènes et mesquines que les propriétaires de l’immeuble.

13 février

J’ai l’impression que le fauteuil, le fauteuil vert, est plein de puces et d’autres choses. On les a mis là… Ils y mettent des punaises, des aiguilles, des clous, et cætera. Je suis le jouet des propriétaires, de leurs plus jeunes enfants. Leur petit jouet. Leur marionnette en bois. Une sorte de Pinocchio. (Un Pinocchio idiot, ça c’est sûr.)

 

11 février

Aujourd’hui j’ai reçu mon premier salaire. Quelques pesos.
De nos jours, les billets sont plus grands que ceux d’avant, et les grands hommes qui les illustrent semblent sortis d’une galerie de tueurs en série du début du xxe siècle.
Ils sont tous penchés en avant, comme si se trouvait à leurs pieds une prostituée ou un petit garçon tout juste assassiné ou sur le point de l’être. Des expressions furieuses et amères sous des hauts-de-forme, des visages déformés par l’effort, des bras tendus vers le bas, prêts à étrangler ou à assener un dixième coup de couteau, des capes flottantes couleur sépia ou bordeaux, des moustaches hitlériennes, des rides travaillées par la haine ou la folie, des bossus, des nains aux traits mesquins, des vieux séniles aux expressions déformées par la fureur et le délire aux favoris hérissés tels des porcs-épics ensanglantés, derrière eux des immeubles anguleux verts ou bleus, des navires échoués dans des ports obscurs, l’assassin qui apparaît derrière une caisse, ne montrant qu’à moitié son museau de cochon ou de belette, de vautour, de chacal, des heaumes avec des plumes encadrant des faces d’idiots, de crétins qui ne peuvent retenir la salive dans leur bouche, ces criminels sont les grands hommes des grands billets. Je vis, en résumé, dans un pays horrible ; le douanier, s’il existait, serait un gros à l’image des grands hommes des grands billets, avec des serres pantalon et une étrange petite barbe en pointe, comme celle que j’ai vue récemment sur l’un des grands billets. Et il tamponnerait mon passeport d’un coup brutal…

 

18 avril

Il a peur des chiens, des chats, des arbres, des plantes, des grands concierges, des propriétaires, des enfants des propriétaires, des mouches, des mites, des moustiques, des parapluies, des paquets, des poux, des oiseaux… Et, bien sûr, il pleure. Il pleure et il urine sur notre fauteuil. Rosa ne devrait pas l’amener ici. On la paie, et très bien, pour qu’elle nettoie. Ce n’est pas une école, ou une garderie pour retardés mentaux. Je pense que nous en avons fait plus qu’assez. Il faudrait renvoyer la vieille et son avorton. On ne peut pas demander plus à un bon chrétien. Et puis, le malade a déjà vingt ans et des poussières ; et un de ces jours, il pourrait faire une sottise avec les adolescentes de l’immeuble. Les tripoter ou pire. Elles l’ont déjà vu la main dans la poche, en train de se toucher la chose. On ne sait pas de quelle barbarie est capable un détraqué pareil. Après, quand ce sera trop tard et qu’une fille aura été violée, on va venir me voir en pleurnichant. Qu’on ne vienne pas me dire que je ne les avais pas prévenus.

 

28 avril

Nous les Ordinateurs nous vivons dans de petites maisons insignifiantes, misérables. (à presque une heure en bus de l’immeuble.)
Dans mon abri, je garde tous les dossiers. Rosa n’a pas le droit d’y entrer. Toutes les portes de la Terre sont aux hommes, mais la porte de l’abri est à moi. Nous avons droit, nous les anges gardiens, à une porte. À une « porte étroite », selon les Écritures. Je sais que l’écrivain du 101 écrit dans mes « dossiers » que la seule chose que je fais c’est de dessiner des lettres inventées entre les lignes de mes petits carnets, des lettres majuscules qui n’existent pas, parce que « l’idiot ne sait ni lire ni écrire ». Peut-être que je ne sais pas écrire, comme il le dit, mais je sais ce que lui écrit et ce qu’écrivent (et pensent et rêvent) tous les habitants de l’immeuble, et je consigne tout cela dans mes dossiers.
Vers quatre heures du matin, j’ai refermé le dernier dossier et suis allé me coucher. J’ai encore rêvé de la valise noire qui se déforme et se transforme en cercueil. Les rêves récurrents, tout le monde le sait, même l’écrivain du 101, ne sont rien d’autre qu’un instrument divin. (On m’a encore avisé que la vie de Laura était entre mes mains.)
Ensuite, j’ai rêvé que « maman » était morte dans mon propre lit. Je l’ai secouée ; mais c’était « maman » qui me secouait.
— Il y a beaucoup de travail. Réveille-toi.
J’ai enfilé mes chaussures ridicules.
Sur le chemin du Travail j’ai vu un mannequin, grand et blond comme Laura ; il portait une minijupe et des chaussures rouges et des talons hauts. Des chaussures de pute. J’ai détourné mon regard ; je suis un Ordinateur et je dois me tenir à l’écart des tentations…
Au pâté de maison suivant, je me suis arrêté devant un magasin de jouets. J’ai regardé les poupées, et j’ai eu honte aussi. J’ai couru pour arriver à temps au Travail, devançant « maman » qui avait mal au dos.
— Il est tard, grogna Reyes.
— Non, j’ai dit.
— Rosa arrive à deux heures moins le quart. Elle est où, imbécile ? a-t-il crié, en me poussant comme si j’étais une poupée de chiffon.