Le plieur de chaussettes

Il existe en France une personne capable de résoudre le mystère des chaussettes qui disparaissent, ou pourquoi quand on met un nombre pair dans la machine à laver, il en sort systématiquement un nombre impair.

Chantal Boris naît avec le don de plier les chaussettes qui se révèle à l’âge de trois ans, il n’a de cesse de se former à l’art de la pliure. En grandissant, il se rend compte qu’il n’est pas tout à fait comme les autres. Notamment en amour. Alors, dans son monde singulier où des questions telles que « qui a inventé la chaussette gauche ? » deviennent existentielles, il part en quête de ses pairs. Confronté à l’école, à sa famille, puis au monde et à son réalisme, il lutte pour rester lui-même, hanté par l’idée de finir au sous-sol d’une blanchisserie. Impuissant devant ses pulsions, terrorisé par ses fantasmes, conscient de la norme, il s’interroge : comment continuer à être plieur de chaussettes en 2013 ?

Le roman d’Erwan Gabory traite de nos affections particulières, avec lesquelles il nous faut composer notre existence et qui ne sont pas toujours acceptées. Il dresse un miroir déformant de la société avec une obsession quasi anxiogène, l’issue de chacun étant de pouvoir jouir dans son domaine de prédilection. Le plieur de chaussettes se dévore, avec en filigrane l’énigme des chaussettes qui disparaissent.

Jouant d’un humour acéré, il revendique la liberté d’être.


Sortie le 6 juin 2013
226 pages
16,00 €
ISBN 978-2-36626-009-0


A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

Ouest-France.

 

Extraits

« Je peux apprendre ! » s’écria-t-elle. J’en fus ravi, aussi souris-je. J’aurais dû la dissuader de se lancer dans l’art de la pliure sans avoir reçu d’enseignement préalable. Toutefois, ayant jadis été découragé malgré mes dispositions, je tins sous silence ces objections. Sadjia entra dans un silence duquel elle ressortit incrédule.
« Non, non, mais tu m’as eue, là. Qu’est-ce que je suis naïve ! Ça n’existe pas, hein ? « Plieur de chaussettes. » C’est une blague ? Comment j’ai pu me laisser prendre… »
Ce revirement me consterna, mais a contrario elle fut soudain tout excitée, réjouie plus que de raison par le mystère qu’elle venait de soulever.
« Y’a un sens caché ?
— À quoi ?
— À la pliure, pardi.
— Non.
— Hum ! Que représentent-elles ?
— Qui ?
— Les chaussettes. Vas-y ! Mets-moi sur la piste !
Dis-moi.
— Rien. Des chaussettes. C’est tout.
— C’est une métaphore ?
— Non.
— Une parabole ? »
L’idée m’amusa. Qu’elle ne puisse se satisfaire de leur fonction était pour le moins surprenant. Demande-t-on à un trader s’il y a une parabole derrière son travail ?
« Oui, murmurai-je.
— Vrai ? Une parabole sur quoi ? »

 

À l’école, il y eut un phénomène de mode insufflé par la nouveauté. S’étant passé le mot, quelques émules laissant leurs billes de côté vinrent se frotter un lundi d’octobre munis de chaussettes de compète. Avec une économie de mots, nous établîmes une sorte de rituel strict : avant de commencer, à l’abri des regards, nous nous saluions, les deux bras tendus en l’air, liés par des chaussettes au-dessus de nos têtes. Planqués derrière les arbres, nous dégainions par la suite nos paires, chacun entouré de trois compétiteurs qui prendraient à tour de rôle le gagnant. Nous étions habités d’une réelle propension aux arcanes et cette société souterraine isolée loin des rumeurs de la cour s’organisait posant les fondations d’un nouvel ordre. Même si la conquête du monde ne devait émerger de ces rapports clandestins, nous étions persuadés qu’ensemble, bouillant d’idées nouvelles, nous étions sur la bonne voie. Une douzaine de duels virent le jour à chaque récréation et l’attrait de la compétition souleva l’enthousiasme d’un public de privilégiés rapidement initiés. Hélas, chacun constata bien vite quej’étais dans une autre catégorie, avec trop d’avance, que je maîtrisais le geste premier et qu’il fallait certainement que les uns et les autres répètent plusieurs mois chez eux avant de pouvoir se mesurer. Après avoir vérifié, comparé que je n’avais pas une paire plus longue que les autres, il fut reconnu que j’aurais pu appartenir à une équipe de compétition, eux non. Le décalage était trop grand. Je ne la ramenais pas pourtant — trop content de trouver des partenaires de jeu — mais ils comprirent d’eux-mêmes qu’ils ne pouvaient rivaliser. Cette mode ne dura qu’une semaine, mais elle faillit bouleverser une partie de l’enseignement national. Que l’on me comprenne : si le recteur d’Académie était passé l’un de ces jours, que serait-il advenu ?