Lento

« Lento n’en finit pas de naître. »
« Lento n’en finit pas de mourir à la mort. »

 

Lento est un enfant particulier. L’heure est maintenant venue pour lui de sortir au grand jour. Mais ce petit être prend son temps, petit à petit, il évolue vers le monde qu’on lui impose. Il sort d’abord la tête, puis une épaule, et, encore bien installé au chaud dans le cocon du ventre de sa mère, il contemple le monde extérieur, y trouve de la beauté, regarde les yeux brillants d’une infirmière, respire les odeurs, écoute le murmure des feuillages des arbres dehors. Ce glissement durera soixante douze jours, rien que ça.

Lento grandit, Lento n’est décidément pas comme les autres, ou bien est-il simplement beaucoup plus sensible. Le monde entier (les médecins, les psychiatres, les gens) le montre du doigt, Lento n’est pas un enfant comme les autres ! Il est certainement débile, oui, il est lent ! Mais peut-être est-il simplement plus intelligent. Cette lenteur qu’on lui reproche lui permet de développer ses sens. Lento est un voyant. Il rencontre une fille et c’est l’amour qui s’empare d’eux. Elle, elle est la plus rapide du monde, lui, il lui apprend la lenteur.

Antoni Casas Ros revient avec un conte sur la différence. Un texte d’une très grande douceur, beau et doux ponctué de moments terribles correspondant au difficile retour à la réalité de notre monde. Monde qui apparaît comme une massue, écrasant toute sensibilité, toute vie, un monde régi par les règles, un monde étroit, un monde qui étouffe les âmes sensibles, une société malade qui assassine les anges.

Lento
16.00

Sortie le 21 août 2014 | 13 × 19 cm | 144 pages
16,00 €| ISBN : 978-2-36626-017-5


A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

Thomas Rabino, Marianne, 29 août 2014

Extraits

« Le cordon ombilical est toujours là. Une complète satiété. Voir le monde sans éprouver ni la faim ni le sentiment d’abandon est un privilège. Le temps de voir. Il ne veut pas être la pomme de Newton. Il imagine que sa mère se lève et s’en va nue dans la ville et qu’il voit le monde à l’envers, mais aussitôt il réalise que cette position serait dangereuse et que l’attraction terrestre le ferait naître par une brusque plongée vers l’asphalte. Trapéziste sans filet, jeté dans l’espace. Il cesse immédiatement d’imaginer pour se concentrer sur ce qui est autour de lui : tubes, instruments, perfusion, machines, air doux qui passe la nuit par la fenêtre entrouverte et fait frémir son nez. L’ombre d’un grand arbre, le murmure du feuillage.

Au douzième jour, l’envie de toucher le visage parfois si proche de l’infirmière le pousse à sortir un bras. La main s’ouvre, encore un peu gluante, et touche le nez de la jeune femme qui se met à rire. Il aime les nez. L’appendice qui domine le visage s’en va, avec une certaine prétention, flairer le monde. Au quinzième jour, il sort l’autre bras et laisse ses mains palper l’espace comme si c’était un corps, une évidence, et c’est à ce moment peut-être qu’il réinvente la danse du spermatozoïde. Il bouge les hanches et les jambes, sinue en douceur dans le ventre de sa mère. Tous les soirs à vingt heures, il voit ses progrès sur l’écran de télévision et apprend qu’on l’a prénommé Lento. Mais est-il Lento pour autant ? »
« Le temps ne passe pas, il stagne. Il est amorphe, figé dans une camisole de force. Parfois il fait jour, parfois il fait nuit. Inspection de la bouche pour être certain que les patients ne dissimulent pas les anxiolytiques pour les recracher. Une coulée, un emplâtre gris qui bloque les neurones. Un silence fait de stupeur et de tremblements. »

 

« Un jour, la routine est brisée par l’arrivée d’une jeune art-thérapeute. Julie est vive, curieuse, elle prend le temps, elle écoute, elle voit. Elle s’intéresse à Lento, lui donne des couleurs et passe des heures avec lui. Lento s’ouvre. Deux fois par semaine, il peint. Des danseurs surgissent sur le papier. Les yeux de sa mère. L’odeur épicée de Julie comme seul calmant. Lento cherche la spirale, le tourbillon. Avec Julie, Lento parvient à parler à un rythme presque normal.

 

Julie plaide pour lui. Elle parle au chef psychiatre Tout le monde considère que Lento est un cas désespéré. Elle s’insurge. Rien n’y fait. Il ne reste que le geste, les coulées rouges, jaunes et bleues, la musique. Julie lui prête son baladeur pendant qu’il peint. Elle le voit parfois sourire tristement. »

— Les gens auraient besoin qu’on leur enseigne la lenteur. C’est ce qui me fascine chez toi. On est tous agités, toi tu es plus que lent, comme d’un autre temps. Je sens aussi que cette lenteur t’ouvre à une harmonie qui m’échappe.

 

« Toucher. Toucher tout ce qui peut l’être. Toucher ce qui possède une forme, des contours, des creux, des anfractuosités, des gouffres, des courbes, des vagues. J’aime toucher l’eau. Elle est comme un lien entre le visible et l’invisible. L’eau ne coule pas seulement vers la terre, elle coule aussi vers le ciel, vers l’espace. D’où la question, peut-on toucher l’espace ? Je crois que oui. J’ai essayé encore et encore. Ouvrir la main, ­l’offrir, l’abandonner jusqu’aux petits picotements, jusqu’aux frémissements qui se communiquent à la colonne vertébrale. À la peau. Je suis parvenu à caresser l’espace. Avec mes mains, avec mon visage, avec mon corps nu tout entier. Même la plante des pieds est d’une sensibilité étonnante lorsque le soir, couché sur mon lit dur, je jette mes deux pieds vers le ciel. La sensation de traverser les murs, les structures, les limites. »

 

« Je relis trois fois le texte puis le récite, livre fermé. Ce qui est difficile pour les autres m’est facile. Ma litanie. Ce qui est facile pour les autres, regarder la télévision par exemple, m’est difficile. Je me lance dans la répétition lancinante du texte jusqu’à la nuit, je fixe mon esprit, sans la moindre échappée. Le rythme du son, les vagues des mots, le sens caché qui n’a même pas besoin d’émerger, la chair même des mots, sa chair. Avant d’accéder au dérèglement, je veux m’enfoncer, me laisser boire par la substance, illuminer chaque sens. »

 

« Revenons au Moi. Est-ce que je suis né avec le sens du Je ? J’essaie de me souvenir. Pendant ces longues heures, avant d’être totalement détaché de ma mère est-ce que je sentais le Je ? J’entre dans la sensation-mémoire. Je revis ma naissance. Je sens le glissement vers la vie, étonné par les visages, les regards, la musique des corps qui parlent. Le son n’est définitivement pas le même. Moins enrobé, plus précis. »

— C’est quoi l’amour ? Je me suis posé la question hier.
— Un truc incompréhensible. J’ai renoncé. Je crois que c’est une sorte de maladie, la seule peut-être que les hommes aiment bien attraper. Elle est douce au début, cruelle à la fin.