Mario Bellatin

Mario Bellatin est né au Mexique. Il est notamment l’auteur de Mujeres de sal, Efecto invernadero, Canon perpetuo, Poeta ciego, El jardín de la señora Murakami, Shiki Nagaoka: una nariz de ficción, Flores, La Escuela del dolor humano de Sechuán, Jacobo el mutante, Perros héroes, Lecciones para una liebre muerta, Damas chinas, El Gran Vidrio et La clase muerta.

Son œuvre a été traduite dans plusieurs langues (en français : Salon de beauté, Flore, Jacob le mutant, Shiki Nagaoka : un nez de fiction, Le jardin de la dame Murakami, Jeu de dames, Leçons pour un lièvre mort, Le Clerc de notaire Murasaki Shikibu, Maison pour insomniaques, Morgues).

En 2001, il gagne le Prix Xavier Villaurutia pour son livre Flores. En 2002, il obtient la bourse Guggenheim et en 2008, le Prix National de Littérature de Mazatlán. En 2000, son roman Salon de beauté est finaliste du Prix Médicis étranger en France. La même année, il fonde l’École Dynamique des Écrivains, qui approche le fait créatif d’une manière nouvelle.

Mario Bellatin rejoint Christophe Lucquin Éditeur avec un premier livre La journée de la guenon et le patient. Il publie ensuite Dans la penderie de Monsieur Bernard.

Salon de beauté, qui l’a fait connaître en France en 2000, paraît dans une version révisée le 6 février 2014.

Entretien

Comment as-tu connu les éditions Christophe Lucquin ?
C’est toi que j’ai connu en premier. J’ai lu des choses à ton sujet sur internet. Le côté personnel du projet m’a intéressé, j’en ai même déduit que le nom de la maison correspondait à tes initiales et j’aime beaucoup les entreprises « personnelles ».
C’est quelque chose qui se perd à une vitesse surprenante.

C’est quoi l’amour pour toi ?
L’amour romantique, une supercherie, peut-être parce que je ne l’ai jamais trouvé — je n’ai connu que des éclairs vaniteux que je pourrais facilement énumérer étant donné leur nombre infini —. L’autre, l’abstrait, celui que l’on ressent par les manifestations de miracles que représentent pour moi quelques œuvres d’art – littérature, ciné, théâtre principalement – dure plus longtemps, peut-être parce qu’il n’existe pas l’interférence du corps, mais seulement celle de l’esprit pour établir un tel lien.

Que penses-tu de la mort ?
La grande canaille. Même si pendant de nombreuses années j’ai essayé de m’y préparer rigoureusement — en suivant certaine tradition mystique qui nous parle d’un transit qui peut même être désirable et harmonieux — ce qui va avec est presque toujours quelque chose que nous, êtres humains, ne devrions pas avoir à supporter. La cruauté, la détérioration, la maladie, la douleur, l’accident. Un désastre. Et ce n’est pas vrai que nous autres, Mexicains, cohabitons avec elle depuis toujours d’une manière quasiment harmonieuse.

Qu’aimes-tu faire dans la vie ?
En vérité, rien de spécial, mais tout ce vide me fait ressentir tellement de culpabilité ou tellement de peur que j’essaie de le remplir en écrivant, en imaginant des projets, en pensant à des chiens ou des bicyclettes – deux sentiments de l’enfance qui me sont restés – et en m’approchant des autres avec plus de précautions, méfiant, croyant seulement en l’amitié de quelques amis.

C’est quoi un jour dans la vie de Mario Bellatin ?
Je vois clairement la première partie de la journée. Je dois toujours procéder de la même manière sinon le reste de la journée se désorganise. Je me réveille, je regarde rapidement mon courrier, je prends une douche, je sors en vitesse mes chiens — c’est leur promenade du matin —, j’achète du jus de fruit à quelqu’un qui les fait de manière naturelle, je rentre à la maison, j’en bois un litre d’un coup et alors seulement, chaque jour prend une direction distincte.

Qu’est-ce que tu aimes le plus dans la vie ?
Je crois que rien ne me plaît suffisamment pour pouvoir te le nommer. Et si seulement quelque chose pouvait me rendre heureux, je pense que ce pourrait être l’amour romantique.

Si tu pouvais repartir à zéro, que ferais-tu, que changerais-tu ?
Que changer, j’aurais tellement aimé que ma vie puisse recommencer depuis le début, c’est quelque chose à laquelle j’ai toujours pensé, depuis que je suis enfant, et à chaque fois ce que j’ai remarqué, c’est qu’il était déjà trop tard. Avec la distance des années, me voir moi-même en train d’imaginer depuis mes sept ans que ce changement ne peut plus avoir lieu, continuer à me poser la question me semble absurde. C’est qu’en réalité, je ne trouve pas un modèle, une manière de vivre que j’aimerais avoir. Je crois que la mienne, je l’ai suffisamment dessinée pour qu’elle soit comme je la désire, mais ce n’est pas du tout suffisant.

Tu crois en l’Homme ?
J’ai déjà répondu que je m’approche de l’Homme chaque fois avec plus de précautions. Le pire, c’est que j’ai des idées, des projets, que je pourrais concrétiser – j’en fais certains – si j’avais plus de personnes en qui avoir confiance, mais c’est très difficile pour moi de les trouver.

Qu’est-ce qui te fait le plus peur ?
La méchanceté sans limites qu’il est capable d’engendrer, les circonstances, le non-sens qui bien souvent est à l’origine de l’horreur sous ses formes les plus inimaginables.

Qu’est-ce qui te motive ?
Curieusement la quotidienneté que j’ai construite m’anime. Cette petite routine que j’ai mentionnée. Jouir d’une sorte de satisfaction que j’ai pu obtenir grâce à l’écriture : n’avoir à supporter personne par obligation et n’avoir à accepter aucune contrainte.

Tu connais la France ? Qu’en penses-tu ?
Oui, je connais la France et j’ai l’impression que c’est un pays qui est devenu extrêmement ennuyeux. Je parle de la France que je connais, il en existe peut-être une amusante.

Comment en es-tu arrivé à écrire La journée de la guenon et le patient ?
Je me trouvais au beau milieu d’une longue crise d’anxiété. Je pensais que c’étaient des bêtises de dire que l’écriture était capable de soigner, mais pendant que j’écrivais ce livre, je constatais le contraire. C’est l’unique texte que j’ai fait sans la distance qu’une certaine perspective peut te donner. Je l’ai écrit en direct, pour ainsi dire.

L’écrivain a-t-il le droit d’écrire ce qu’il veut ?
Bien entendu. Si tant est qu’il reste fidèle à lui-même. C’est pourquoi je ne comprends pas les préjugés sur certains auteurs rien qu’en France récemment.

L’écriture est-elle une thérapie ?
Je déteste répondre à une question par une autre, mais qu’est-ce qu’une thérapie réellement ? Dans le cas de La journée de la guenon et le patient, son écriture m’a servi à diminuer l’angoisse. Si l’on considère cela comme une thérapie, alors oui, on peut l’envisager comme une méthode curative pas de certains aspects, mais plutôt de la vie même.

Quelle citation te plaît le plus ?
Qui pense perd.

J’ai entendu parler de ton projet qui consiste à écrire cent petits livres. Peux-tu m’en dire un peu plus ? Tu as déjà commencé, il me semble ?
Il s’agit d’un projet utopique – je n’aurai pas assez d’une vie pour le mener à terme. Il consiste à faire moi-même l’édition de cent petits livres et les maintenir de manière présente autour de moi et de pouvoir faire ce qui me semble bon de faire avec les exemplaires en fonction du moment. Selon les caractéristiques de la collection, je crois que ce que j’ai déjà écrit jusqu’à présent représente une quarantaine de livres. C’est-à-dire quarante mille. Sera-t-il possible d’en faire soixante de plus ? Je ne pense pas, mais penser à cette possibilité m’aide à aller de l’avant.

Sentir avant d’interpréter ?
Naturellement.