Neige Sinno

Neige Sinno est née dans les Hautes-Alpes en 1977 et vit aujourd'hui au Mexique. Après une thèse en littérature américaine, elle se consacre à l'écriture et à la traduction. Elle a publié un recueil de nouvelles (La vie des rats, La Tangente, 2007) et un essai sur les figures du lecteur (Lectores entre líneas: Roberto Bolaño, Ricardo Piglia y Sergio Pitol, Aldus, 2011) qui a remporté le prix Lya Kostakowsky.

Entretien

Comment as-tu connu la maison ?
En parcourant la liste des résultats d’une aide à la traduction du Fond pour la Culture mexicain. On n’a pas obtenu la bourse cette année-là mais Christophe Lucquin Éditeur l’a reçue. J’ai été impressionnée par le choix d’auteurs latino-américains de la maison et je me suis dit que j’allais envoyer des projets de traduction. Finalement j’ai envoyé des textes à moi.

C’est quoi l’amour pour toi ?
Je pense toujours à ces mots de Céline : « l’amour c’est l’infini à la portée des caniches. » On peut méditer longtemps sur cette phrase, elle n’est pas seulement cynique, on peut la retourner. Elle dit aussi qu’on a tous accès à l’infini quand on aime. Un résumé de notre condition: la boue et le sublime. 

Que penses-tu de la mort ?
La mort aussi c’est l’infini à la portée des caniches. Ça nous définit tellement, la mort. L’éphémère de l’existence qui est la condition de toute beauté. 

Qu’est-ce que tu aimes le plus faire dans la vie ?
Lire. Marcher seule ou accompagnée. Me baigner dans une rivière. Des choses comme ça. 

Ce que tu aimes le plus dans la vie ?
J’aime quand ça me dépasse.

Si tu pouvais tout recommencer, que changerais-tu ?
Tout. 

Crois-tu en l'homme ?
Non. 

Qu'est-ce qui t'effraie le plus ?
Les cris dans la nuit.

Que penses-tu de la France ?
Là où je vis les gens imaginent une vieille bourgeoise chic un peu ivre (le vin rouge) qui se prend pour Napoléon. Moi j’aimerais bien leur dire que ça n’a rien à voir, que c’est magnifique la France, la mixité sociale, la sécu, les vagues d’immigration qui ont enrichi le pays de mille voix. Mais ils s’en fichent de mes idées, ils préfèrent leurs clichés. D’autres jours je lis les journaux et je me dis qu’elle part à la dérive, la France, et ça me fait de la peine pour ce peuple fabuleux. J’aime les Français, leur côté critique, leur exigence, leur sens de la justice et je crois qu’ils vont tenir le coup, qu’ils sont capables de dignité même devant l’infamie.

Que penses-tu du Mexique ?
Je crois que si j’étais capable de répondre à cette question, je partirais. Si on fait la liste de tout ce qui ne va pas ici, on devient fou. Mais au cœur de cette folie il y a la vie, une vie qui pulse avec violence, avec force et une beauté différente. Dans un livre de Bolaño, il y a une scène qui se passe dans un quartier pauvre, la nuit, une scène de rien en apparence, qui sert à clore un chapitre avec des meurtres de jeunes filles, des histoires de flics corrompus et d’injustice. Et après toutes ces horreurs, on survole ce quartier abandonné, aux rues pourries, sans éclairage, et on entend des voix qui proviennent certainement d’une petite fête et les rires des Mexicains dans l’obscurité. Je garde en moi cette scène, pour les moments où j’aimerais être ailleurs, où j’aimerais n’être jamais venue, parce que c’est ce mystère, cette tendresse, cette joie profonde, les rires dans l’obscurité qui m’ont amenée là.

L'écrivain peut-il écrire tout ce qu'il veut ?
Ça dépend de comment on comprend la question. Si c’est dans le sens de limiter la censure ou l’autocensure, évidemment. Mais je ne pense pas qu’on puisse écrire ce qu’on veut, selon un plan préetabli. On écrit ce qu’on peut, ce qu’on porte en soi.

L'écriture, une thérapie ?
Non. 

Que dirais-tu au lecteur ?
Don’t panic. 

Plutôt radical ou modéré ?
Plutôt à côté.

Te sens-tu parfois malhonnête ?
Je n’ai pas le choix, j’ai une fille de 5 ans. 

Comment est né Le Camion ?
Il est né d’une phrase, une espéce d’idée qui le contenait tout entier et qu’il a fallu que je déplie patiemment. Il contenait dès le départ ses personnages, assis à l’arrière, son conducteur, celui qui est sur le siège passager qui fume la fenêtre ouverte. Quand j’ai compris qu’il serait le vehicule que je cherchais depuis longtemps pour parler d’une aventure collective, une machine dont les individus sont les engrenages, les pistons, le voyage a pu commencer. 

Trois livres ?
Trois livres qui ont influencé celui-ci chacun à leur manière: Leçons pour un lièvre mort, de Mario bellatin, La traversée de l’Afrique, d’Eugène Savitzkaya,  Les detectives sauvages, de Roberto Bolaño.

Sentir avant d'interpréter ?
Non, pas nécessairement. La pensée doit être réintégrée à notre apréhension sensuelle du monde, elle n’est pas là pour nous couper de la vérité.