Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse

Michaël Uras nous livre un roman sous forme de ­chroniques. De son enfance rythmée entre la Sardaigne, lumineuse (quand les parents, immigrés sardes, ont suffisamment d’argent pour y partir en vacances), et le quotidien gris du Nord de la France. On suit l’enfant qui découvre le monde, puis l’enfant dans son enveloppe d’homme qui tente d’y trouver une place. Avec toujours en tête l’idée d’approcher la fragile conception de ­bonheur.

C’est un roman sur le souvenir, souvenir dans lequel on plonge volontiers avec l’auteur. Un roman de la nostalgie.

Michaël Uras aborde également le thème de la figure paternelle, d’autant plus forte de par ses origines, et touche par la même occasion à celui de l’émancipation.

À la question qu’il pose à la fin du livre : « La possibilité de n’être pas son père existe-t-elle vraiment pour un fils ? », peut-être est-il sage de répondre par cette supposition : l’accès au bonheur ne serait-il pas favorisé par l’effacement des repères inculqués tout au long de l’enfance, et par la valorisation plus importante de nos rêves ­d’enfants ?

On retrouve la plume de l’auteur de Chercher Proust : un humour cachant une grande mélancolie.


Sortie le 2 mai 2014 | 13 × 19 cm | 224 pages
16,00 € | 978-2-36626-014-4



A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

 

Extraits

« Nous n’avons jamais raté le bateau qui charriait les flots d’expatriés. Il n’y avait aucun risque, puisque nous arrivions au port cinq ou six heures avant l’embarquement. Officiellement, c’était « mieux comme ça que dans l’autre sens » mais franchement, attendre encore et encore sur un ponton parfumé au kérosène et à l’huile était très désagréable. Nous n’étions pas les seuls à arriver bien avant le départ, la majorité des autres voyageurs faisaient comme nous : ils avaient tous peur que le bateau décide de lui-même de partir deux ou trois heures en avance, peut-être pour retrouver une frégate aperçue la veille. Plus grand, j’ai compris que ces hommes et ces femmes déracinés étaient pressés de retrouver leur terre, leur père, leur mère qu’ils avaient quittés depuis une année. Il n’y avait aucune honte à cela et j’aurais voulu que mon père me le dise, s’il avait parlé.

J’ai malheureusement hérité de cette peur du retard, elle m’obsède quand bien même je ne pars pas en vacances. Peur quotidienne qui me fait penser qu’au soir de ma mort, j’aurai passé une bonne partie de mon existence à attendre qu’une porte s’ouvre, qu’un train entre en gare, qu’un avion se pose, que ma femme raccroche enfin le téléphone afin que nous puissions aller au cinéma. Il sera trop tard et je regretterai les cris de maman et le manque de place à l’arrière de la voiture familiale. J’espère seulement qu’à mon arrivée, il fera beau, chaud et que papa aura retrouvé la parole. Alors nous irons marcher au vent, il mettra sa main sur ma nuque et m’expliquera le sens des histoires de ce comique sarde dont nous écoutions la cassette en boucle sur le chemin du soleil. »

 

« Il est étrange de voir que ce que l’on déteste une période de notre vie nous aimante un peu plus tard sans que l’on sache vraiment pourquoi. Et les rapports humains n’échappent pas à cette règle. La première écolière que j’ai aimée a longtemps été à mes yeux un objet de haine. Parce qu’elle avait de meilleurs résultats, parce qu’elle courait plus vite que moi, parce que je comprenais mal comment elle pouvait être belle et fraîche même après une journée entière à écouter le maître et parce qu’elle appartenait à un milieu qui restait mystérieux et inaccessible. Finalement, elle était un peu ­Swann pour la famille du narrateur d’À la recherche du temps perdu, un ami inconnu. ­Alexandra quitta mon univers le jour où elle expliqua hautement que son père, tous les soirs, lui proposait des parties de jeux de société. Je les imaginais attablés dans le salon, le feu crépitant, le chien endormi, la maman à la cuisine préparant des crêpes, son père habillé d’un costume, la veste déboutonnée, des chaussures brillantes pointues et ­Alexandra dans une robe rose parfaite, sans un pli. Les « papounet » et « ma chérie » flottaient dans la pièce. L’odeur des crêpes chaudes arrivait jusqu’à leurs narines, ils allaient les manger toutes, mais le chien en aurait une, comme d’habitude. »

 

« Pendant une année, j’ai essayé de séduire ­Alexandra, multipliant les approches plus ou moins maladroites et obtenant des refus à répétition. « Ne renonce jamais à tes rêves » avait dit Michael Jordan dans une cassette vidéo que m’avait prêtée un camarade de classe. Suivant les préceptes de ce philosophe méconnu, j’ai harcelé la jeune fille quotidiennement. Lettres pleines de fautes, envois de messagers rémunérés, sourires artificiels, Alexandra ne cédait pas. Bon Dieu, me disais-je, si Michael Jordan dit qu’il faut croire à ses rêves, il faut que je m’accroche, elle finira par m’aimer. »

 

« Mon oncle Fernando est mort terrassé par une maladie qui l’a rongé. Des cellules le dévoraient, elles étaient bien plus redoutables qu’un mur de deux mètres de haut. La dernière fois que je l’ai rencontré, il était si maigre que j’aurais pu le tuer en lui tapant sur l’épaule. J’avais douze ans. Il était le seul témoin des aventures extraordinaires de mon paternel. Jamais il ne reviendrait pour lui dire de se taire.

Dans son cercueil, il ressemblait à un tableau de Francis Bacon ou à un Picasso période bleue. Voilà à quoi servait la culture : sortir mon oncle de sa tombe et l’élever au rang d’œuvre d’art. »