Rien n'est crucial

« Pablo Gutiérrez écrit bien. Extraordinairement bien. Certaines pages sont à célébrer avec du champagne. »

 

La survie n’est qu’une succession d’opportunités à vivre. Se battre, comme il le fait lui, contre les coups de dent et de couteau, contre le canif et le fil de fer ; ou comme elle le fait elle, contre la tristesse et le manque de surprise, contre l’abandon et ses seins qui poussent, est un ennui pesant pour leurs seules épaules.

Il n’y a ni terre ni capitale précise, plutôt un Mondelaid avec des patelins et des grandes villes où les identités se définissent par leurs contenants : des dames gentilles, des hommes grands, des parents junkies aux crânes rasés. Cependant, nous connaissons deux prénoms : (le sien à elle) Margarita ou Marga ou Magui, mûre et responsable, elle offre son sexe et se sent perdue. Son petit papa n’est pas là. Sa petite maman déprime. (Le sien à lui) Lécumberri, Antonio ou Lécou, crasseux et paumé, se bat bec et ongles pour survivre dans un terrain vague, subsister et résister à la bêtise et à la fadeur. Ils ne se rendent pas compte que, malgré leur paquet de défauts, ils sont l’unique preuve que Mondelaid n’est pas dépourvu d’un peu de tendresse.

À Mondelaid, aucune joie ne dure plus d’un instant, aucun avantage ne dure longtemps, chaque jour s’assombrit invariablement, tout devient noir ; néanmoins, les enfants, n’ayez pas peur, car rien n’est véritablement important, rien ne sert vraiment, rien n’est crucial.

Pablo Gutiérrez nous livre, avec habileté et un nouveau langage, une pureté que nous n’avions jamais lue auparavant.

Avec ce roman, il a reçu le Premio Ojo Crítico en 2010.

La revue britannique Granta le classe parmi les 22 meilleurs jeunes auteurs de langue espagnole.

 


Traduit de l’espagnol (Espagne) par Florence Cuillé
Révision : Guillermo Alfonso de la Torre & Christophe Lucquin
Sortie le 14 avril 2016 | 13 × 19 cm | 320 pages
21,00 € | 978-2-36626-111-0


A propos de l'auteur


Ils en parlent

Babelia, El País
« Une plume intelligente et brutale, habile et parfois éblouissante »

Página 2, TVE (Télévision Espagnole)
« La grande surprise littéraire de l’année »

El Cultural, journal El Mundo
« Suivre l’actualité littéraire s’avère souvent assez ennuyeux, or il arrive de temps à autre de tomber sur une voix originale. C’est ce que j’ai ressenti avec Pablo Gutiérrez. Bonne imagination, remarquables dons verbaux et incisif anticonformisme social, moral et littéraire s’apprécient dès les premières pages de ce roman irrévérencieux, drôle et acide. Un humour fin et une imagination puissante […] Pablo Gutiérrez mérite que l’amateur de littérature prête attention à son œuvre. »

Journal ABC
« Un beau roman arrache-cœur. N’importe quel bon lecteur comprendra pourquoi il a obtenu le XXIe prix Ojo Critico. »

Revista Libros
« Pablo Gutiérrez écrit bien. Extraordinairement bien. Certaines pages sont à célébrer avec du champagne. »

Librairie Charybde (Paris), Hugues Robert
« Ce roman endiablé d’un professeur de littérature à Cadiz dispose de tous les atouts pour faire rire et réfléchir, pour horrifier et pour émouvoir, pour faire vivre intensément la lectrice ou le lecteur. » [lire la suite]

Le blog de Yv, Yves Mabon
« Une force étonnante lovée au creux d'une écriture exigeante, novatrice, parfois déstabilisante et jamais ennuyeuse. »
[lire la recension complète]

Librairie Bookstore (Biarritz), Aurélia Barrera
« Décidément, l'Espagne nous offre régulièrement des textes surprenants, innovants, une autre manière d'écrire et de lire. C'est vrai, rien n'est crucial, surtout à Mondelaid, et ce conte moderne de nous inviter dans une narration atypique à des tranches de vies tendres ou violentes pour croquer ces deux êtres auxquels on s'attache au fil des pages. On pourrait dire bien des choses et se lancer dans une analyse interminable mais au fond l'essentiel n'est-il pas d'ouvrir ce roman pour s'y laisser attraper ? Bonne lecture ! »

Culture-Chronique.com, Archibald Ploom
« Il arrive qu’un livre étonnant parvienne jusqu’à vous, un de ces romans qui résonne encore longtemps au fond de votre âme. On se demande ce qui a pu provoquer en vous un tel mouvement d’adhésion dès les premières pages. La densité de l’écriture? La qualité du récit? La puissance des personnages? La réponse n’est jamais simple car cette adhésion profonde à une oeuvre est toujours un composé complexe profondément lié à la psychologie du lecteur. Le second roman de Pablo Gutiérrez remarquablement traduit par Florence Cuillé appartient à cette catégorie des oeuvres inclassables qui portent en elles quelque chose de notre monde et l’exprime avec une acuité qui tourne parfois à la virtuosité. » [lire la suite]

 

Extraits

« Une image capturée dans l’avenue vient à mon secours. Les enfants, dessinez ceci : deux belles figurines blotties l’une contre l’autre à un arrêt d’autobus, les doigts emboulonnés dans les doigts, les yeux emboulonnés dans les yeux. Les siens (à lui) sont deux boutons extrêmement foncés ; les siens à elle sont fugaces comme des insectes. Sur son front (à lui) flotte une mèche accrochée tel un parachutiste. Ses boucles (à elle) se laissent écheveler par le vent sud. Il est beau le môme, on dirait un petit soldat de Hazañas Bélicas[1] : la flamme rouge de sa frange, la mâchoire serrée, les yeux à peine suggérés. La jeune fille n’est que masque de boucles, cernes creusés, ventre bombé comme une planète, tendu comme un tambour. Elle porte des bottes en peau de loup qui lui arrivent aux genoux, elle a un trait de dame de conte, elle s’appelle Margarita ou Marga ou Magui. Lui, il s’appelle Lécumberri ou Antonio ou Lécou. »

« Assis sur un banc en plastique, ils attendent l’autobus radial[2], ils se protègent, ils s’aiment, il faudrait être aveugle pour ne pas s’en rendre compte, ils s’aiment d’une façon extravagante et amplifiée : Lécou tient la main de Magui comme s’il s’agissait d’un petit animal blessé, Magui tape doucement sur son tam-tam provoquant de petits tremblements à la surface. Ils ne clignent pas des yeux, ils ne disent mot, ils ne laissent personne s’asseoir sur le banc, ni le vieillard qui respire difficilement, ni la dame qui traîne ses sacs. »

[1] Série de bande dessinée sur la guerre, créée en 1948 par le dessinateur Boixcar, qui connaît toujours un grand succès en Espagne.

[2] Radial signifie que l’autobus effectue un long trajet périphérique qui traverse les quartiers de la ville.

 

« Lécou. Antonio Lécumberri était un enfant crasseux et distrait qui n’apportait jamais ni la blouse, ni les crayons pastel, ni les biscuits enveloppés dans du papier d’alu que les autres petits écoliers n’oubliaient jamais ; il ne portait même pas de chaussures assorties. Parfois, il venait en pyjama et en chaussons, et d’autres fois, il disparaissait pendant un mois parce que ses parents, Monsieur et Madame Junkie, ne se rappelaient pas que cette chose jaunâtre respirait et mangeait et faisait caca et pipi, et il y avait une école où une maîtresse bienveillante l’attendait pour lui laver le visage avec une serviette et lui donner, sans que les autres enfants le sachent, un bon petit-déjeuner. »

 

« Tout cela se passa dans les années 1980, lorsque les junkies étaient les maîtres du monde et vagabondaient et prenaient possession des terrains vagues sans agences immobilières, ni assistantes sociales pour s’y opposer ou, du moins, elles n’étaient pas assez nombreuses pour veiller à ce que la tripotée de gamins que les mamans junkies disséminaient dans Mondelaid aillent petit à petit en classe moins crasseux, s’asseyent correctement sur leur petite chaise, obéissent sagement à leur maîtresse et se laissent docilement expulser quand ils faisaient du grabuge dans la cour comme, par exemple,

pisser sur le visage d’un plus petit

lui secouer violemment la quéquette

tripoter la zézette d’une fille dans les toilettes,

ce qui était très fréquent dans ces affreuses années 1980, les enfants, ne laissez pas la toujours-allumée vous convaincre que vous êtes les seuls à vivre dans une époque d’agressivité démesurée parce que, en réalité, avant on mordait pareil, on frappait pareil, on mettait les mains (toutes les deux) là où il ne fallait pas et on inventait des punitions cruelles destinées aux traîtres et aux pédés. Ce ne sont pas les films ni les jeux ultra-violents qui vous poussent, tels des zombies, à vous tuer à grands coups de beignes : si nous avions eu vos formidables caméscopes, nous aurions enregistré les mêmes branlées, les mêmes raclées d’anthologie infligées aux tendres qui nous faisaient tellement horreur. Mais le Super 8 Cinemax en plastique merdique, quel dommage, ne servait pas à cela. »

 

« Magui. Magui eut beaucoup plus de chance, car elle ne vit pas le jour à Ville Moyenne et Hostile, mais dans un petit village en rase campagne qui s’appelle Belalcázar.

            À Belalcázar, il y a en tout et pour tout

des prés pleins de vaches marrons

un boulodrome qui sert de pension

un château balayé par le vent qui coiffe les vaches.

Belacálzar est un ersatz de village, mais Belalcázar est un mot beau et sonore, de conte pour enfants sages, un mot magnifique qui te fait oublier le pauvre bastion moisi et ses prés pleins de vaches niaises qui, vues du ciel, ressemblent à de gros cacas, les vaches.

Les rues forment des coudes jusqu’à la place sur laquelle le bastion projette son ombre lugubre et oppressante, et redescendent ensuite en ligne droite par la colline des pauvres petits potagers et terminent plus loin sur les chemins de terre qui mènent à la montagne où seules la vermine et la mauvaise herbe prolifèrent.

Sur la place se trouve une vieille mercerie qui vend des collants en grosses mailles et des chaussettes lisses et brillantes comme des donuts, deux bars avec des guéridons et des chaises de cinéma en plein air, une fontaine avec des pigeons, un vidéoclub qui loue des cassettes pornos derrière un petit rideau, une pharmacie à côté de l’église et quelques pauvres qui mendient à tour de rôle pendant la messe.

De part et d’autre de la fontaine, il y a deux bancs sur lesquels trois vieux se meurent d’ennui le jour et deux jeunots se roulent des pelles la nuit, lui maigrichon et fébrile comme un lévrier, elle dodue comme sa petite mère, celle du vidéoclub, ce sont toujours les mêmes. »