Un paysage ordinaire

Prix Place aux nouvelles Lauzerte 2015

Dix-huit nouvelles qui saisissent des instants de vie ordinaire, instants de transitions, de crise, de doute. Des couples, qui vont bien, qui vont moins bien, des solitudes, des relations entre parents et enfants, le harcèlement du travail, le stress du chômage. Les difficultés de dire et de vivre dans la société actuelle. Certaines résistent, continuent, d’autres basculent dans la folie, refuge extrême.

On se laisse porter en douceur avec la sensation qu’à tout moment une chute vertigineuse est possible.

Ces nouvelles dépeignent très justement l’équilibre précaire de la vie.


Sortie le 6 juin 2014 | 13 × 19 cm | 200 pages
16,00 € | ISBN 978-2-36626-016-8


A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

 

Extrait de « La voix de la maison »

La nuit tombe. Légère. Comme une plume noire. L’air résonne de stridulations, de coassements. Des appels de grenouilles. Le phare sonore d’un crapaud, tournant, invisible.
Une plume noire.
Encore un ange.
Des pensées comme des insectes. Je ne m’y attache pas, ne m’y attache plus. Des brins d’herbes secs, tressés, triturés, se cassent entre mes doigts. L’ange est passé. Je bois, l’eau est devenue tiède. Je garde longtemps la deuxième gorgée dans la grotte de ma bouche, j’en fais un lac, un océan interne, un autre monde. Je regarde les chauves-souris, leur couture à points rapides, habile à s’emmêler les yeux. Les premières étoiles.
L’étincellement d’une plume noire.
Tout ça, c’est du silence. La mémoire d’un bruit que je n’ai peut-être pas entendu. Petit poinçon, petite piqûre. Trou par où tout s’est échappé. Par où tout est entré. Il n’y a pas un souffle de vent. J’ai laissé la maison grande ouverte. Fenêtres, portes. Comme si cela pouvait l’alléger, la vider de tout ce qu’elle ne contient pas. Je lui tourne le dos, mais je la sens toujours, elle s’accroche avec son étreinte persistante. Une compagne qui impose sa solitude, qui réclame de la fidélité. Un poumon desséché, une imagination à part, annexe.
J’avais décidé de nettoyer l’étable. Mettre de l’ordre, faire de la place. Comme si c’était ça qui me manquait. L’étable, puis éventuellement la maison. Je remplissais l’après-midi d’un étrange ailleurs, mais ce que je balayais était plus tenace que je ne me l’étais figuré. Le bruit à tout effacé. Puis cette masse de silence, comme une apparition. J’étais sale, inutile. Je faisais partie de l’odeur de l’étable. Un ange ? On pense n’importe quoi des fois. Et tous les regards de toutes les bêtes qui y sont passées, le piétinement de tous leurs sabots. Tant de confiance trahie. On ne peut pas savoir. L’intelligence des bêtes, on ne veut pas qu’elle existe parce qu’elle nous dépasse. Le bruit a tout effacé. Tout rétabli.

Mais t’es pas un peu malade ! La voix de la maison. La voix de la raison. J’ai bu un verre d’eau. Je me suis baissé devant le fenestrou. Le ciel avait commencé à rosir. Ça ne s’explique pas mais une urgence m’a pris, une espèce de panique. Je suis passé partout, de pièce en pièce, j’ai ouvert toutes les portes. Il n’y avait rien, juste un calme impassible, une fraîcheur tombale. J’ai laissé les portes ouvertes. J’avais toujours de la poussière dans le nez, dans la gorge, dans les yeux. J’écoutais, mais je n’arrêtais pas de bouger, je faisais du bruit pour ne pas entendre. Je n’osais pas m’immobiliser tellement l’air était figé. Je frissonnais. Il fallait que je sorte pour respirer. De ma chambre j’ai arraché des vêtements propres, de la salle de bains une serviette, du savon.

Extrait de « Carnet des antijours »

Dimardi

Je ne m’éloigne pas de la cuisine. Même si c’est d’ici que suis parti. À cause du blanc. Tout tendait vers le blanc. Je me souviens. Je m’effaçais par touches, ma tête était légère comme une cannette vide, je pensais à l’écraser avec mes doigts. Je me suis dit, entre maintenant et de l’autre côté de la cuisine il y aura des pièges. Je ne pouvais rien faire. Par terre, le sac des courses s’est affaissé, des tomates roulaient sur le sol. Puis je me suis repris, me suis dit, il faut manger, parce qu’il faut manger, parce que. Et je me suis fait une soupe. Je me rappelle, il semblait important d’ajouter de la verdure. Quelques feuilles de salade fanée, du basilic. Je mijotais dans une boue visqueuse. Deux parmi les bulles remuées par l’ébullition étaient mes yeux. La vapeur enrobait ma vision. Mais le pain était sec, j’aurais dû le couper avant, maintenant c’était trop tard, il était hors d’atteinte. Ce n’était pas grave. Je n’avais pas faim.