Un voyage à Arras : Vie et Mort d'Isaac Rosenberg

Il était jeune, il était pauvre, il était juif, il se sentait poète, artiste et poète, il vivait à Londres, à ­Whitechapel.

Shaun Levin évoque ici le destin d’Isaac Rosenberg, peintre et poète britannique mort dans les tranchées en 1918.
Né dans une famille de Juifs émigrés d’Europe de l’Est, installé dans l’East End de Londres, il est très tôt tourmenté par des aspirations artistiques aussi évidentes aux yeux des siens que difficiles à réaliser dans un tel dénuement.

Dans ces deux récits d’une intensité qui confine parfois au poème en prose, Shaun Levin évoque la vie et la mort d’Isaac ­Rosenberg sous deux aspects très différents.

La première partie, « Esquisses », retrace son parcours à travers une série de tableaux centrés sur sa vie à Londres, partagée entre apprentissage dans un atelier de gravure et études à la Slade, on le suit au fil de rencontres décisives et expériences infructueuses, d’affinités avec les Juifs communistes et anarchistes de Whitechapel et l’on observe son aspiration à une vie de gloire et de luxe.

« Note ce que je te dis », disait-il à Morley le doigt en l’air comme en manière d’avertissement. « Note bien ce que je te dis », disait-il tard dans la nuit, pris de boisson dans Brady Street alors qu’ils sortaient du Carpenter’s Arms. « À ma mort, je compterai parmi les poètes anglais. »

La deuxième partie, « Méditation », évoque le pèlerinage du narrateur sur la tombe d’Isaac Rosenberg à côté d’Arras. Le narrateur, lui-même appelé Shaun Levin, a entendu parler d’Isaac Rosenberg comme d’« un grand poète juif » sur le BBC World Service dans sa jeunesse.

Cet hommage de Shaun Levin est moins inspiré par un « devoir de mémoire » que par un élan de fraternité qui fait aussitôt d’Isaac Rosenberg une figure éminemment contemporaine. L’auteur s’identifie à Isaac Rosenberg, car ce dernier avait un statut et des aspirations qui ressemblaient aux siennes.

« C’est que j’ai constaté qu’on pouvait être juif, artiste, et célébré sur le BBC World Service. »

Isaac Rosenberg a laissé derrière lui ce que l’Angleterre a produit de plus singulier et de plus visionnaire de toute la Première Guerre mondiale.

« Ironiquement, Isaac Rosenberg avait trouvé dans la guerre le matériau esthétique par excellence… »


Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Étienne Gomez
Sortie le 6 novembre 2014 | 13 × 19 cm | 188 pages
16,00 € | ISBN : 978-2-36626-020-5


A propos de l'auteur


 

Ils en parlent

  • La Nouvelle Quinzaine Littéraire, Jean Lacoste
 

Extraits

Quelques questions, peut-être, à méditer : Et si Rosenberg n’était pas parti au front ? Et si Eddie Marsh lui avait acheté davantage de peintures ? Et si Rosenberg était tombé amoureux et que sa femme se fût opposée à sa mobilisation, ou que l’homme qu’il aimait lui eût dit : « Reste » ? Et s’il s’était installé avec sa sœur en Afrique du Sud et qu’il eût pris l’habitude de se faire servir, de se faire cirer les chaussures ? Et si Ezra Pound avait publié ses poèmes – un, puis deux, puis trois – et qu’il en eût demandé toujours plus ? Et s’il n’avait jamais rencontré Leftwich et Jimmy Rodker ni visité la National Gallery le jour où, débarquant sans prévenir, Lily Delissa Joseph l’avait mis au défi de lui peindre un paysage à trois couleurs ? Et s’il était resté chez Hentschel, qu’il eût fini par aimer son travail, par être payé convenablement ? Et s’il n’avait jamais été étudiant à la Slade, ni rencontré Gertler, ni été présenté à Eddie Marsh – qui aurait dû lui acheter davantage de peintures mais ne l’a pas fait ?

 

Le pauvre enfant allait quitter l’école — il avait quatorze ans : l’âge de gagner sa vie — et tout ce qu’il voulait faire, c’était être artiste — peintre, poète, ce qui lui viendrait en premier. Les deux !

« Ma chérie », écrit-il. « Ma chérie. C’est ton odeur qui me manque le plus. Les effluves de parfum et de fleur de camomille. Être assis avec toi dans la forêt, environné d’arbres et de ciels bleu clair, avec une brise qui charrie ta fragrance jusqu’à ma peau pour la fixer comme du pollen. Ma chérie », écrit-il. « C’est ton sourire qui me manque le plus.

« Tes mains.
« Ta voix. Parle-moi en français. Dis-moi ce que me disent ces gens. Mon ignorance de la langue me rend dix fois plus silencieux que je ne le suis chez nous. Écris, que je puisse entendre ta voix. Parle, comme si j’étais près de toi.
« Il va falloir que je m’arrête bientôt. La lumière pâlit et nous manquons de bougies. Le ciel est calme, les nuages sont immobiles, le vent a suspendu son souffle et le bleu est entaché d’un sang orangé. Me remettrai-je à peindre un jour ? Je ne fais que des esquisses car il n’y a rien d’autre à faire. L’ennui ne peut pas m’inspirer.
« Ma chérie », écrit-il.
Et il s’arrête.
Il veut profiter des dernières lueurs pour lui tout seul, rester assis avec sa lettre inachevée, comme perdu au milieu d’un océan, ou d’un poème. Il finira sa lettre demain, ou il la recommencera, ne serait-ce que pour pouvoir réécrire « Ma chérie » encore et encore. Il lève les yeux au ciel. Le ciel au-dessus d’Arras, un ciel presque sans nuages, est rose. On est le 31 mars 1918.

 

Tout en rentrant du camp, tout en marchant vers les tranchées le corps lourd de fatigue, indifférent à sa survie, Rosenberg n’avait envie que de trouver le repos et de dormir. Ou de mourir. Ce qui lui viendrait en premier. Ils marchaient dans le noir sur le chemin, sur le sentier qui les reconduirait dans les tranchées quand la semaine serait finie. Pour l’heure, le feu avait cessé, pas de mortier, pas de tir d’artillerie, pas de cris d’hommes blessés, seulement le pl-plif, pl-plouf le long du chemin, des hommes en file indienne comme des zombies, les vêtements mouillés, les besaces plus légères. Ce que Rosenberg avait avec lui : deux cigarettes, un mouchoir, un recueil de poèmes de John Donne, un billet de 5 £, l’emballage d’une barre de chocolat, un carnet, des souvenirs de son séjour sur l’île de Wight avec Bomberg, une lettre de Sonia, du sel, une lettre d’Eddie, des chaussettes neuves. Plus que vingt minutes et ils seront arrivés. Il ôte son casque et l’air du soir lui rafraîchit la tête, comme une calotte de glace. C’est le mois d’août en France et déjà l’on se sent comme en hiver. La boue a durci autour des semelles de ses chaussures, de l’argile dure toute hérissée de grains de blé qui viennent des champs en sortie de village. Les agriculteurs français travaillaient toujours leurs terres, comme si les champs de bataille à l’autre bout du village n’avaient aucune existence.

 

Il y a toujours un moment dans la vie où l’on est remarqué pour la première fois, où l’on est accueilli et apprécié pour sa passion et pour son talent. Ce moment a valeur archétypale. Un moment de justice et de naissance au monde. De vérité. Un moment terrifiant, euphorisant, qui laisse tout tremblant et sans voix. Qui donne envie de disparaître, mais de rugir aussi. C’est un mélange de gratitude et d’anéantissement. Certains naissent, meurent, et puis c’est tout. Mais d’autres, en plus, vivent au moins un moment comme celui-là. L’éternité leur ouvre grand les bras, rien que pour eux.

 

Rosenberg était tout heureux de quitter Southampton, au moins ça voulait dire qu’il allait enfin affronter sa plus grande peur. Il le savait, c’était le début de la fin. Il n’avait jamais cru que ça durerait si longtemps, qu’il devrait rester dans la boue des mois et des années durant, qu’il devrait souffrir autant pour pouvoir écrire. La mort l’émancipait. À quoi eût ressemblé sa vie, s’il était revenu ? Les tourments, la détresse, il les avait poussés jusqu’à une telle extrémité qu’il ne pouvait guère que créer sa plus grande œuvre ou finir comme Simeon Solomon, ivre et sans toit dans les rues autour de Covent Garden ou bien encore comme Mark Gertler, Virginia Woolf ou Dora Carrington, par se tirer une balle, se noyer, se gazer. Vasari affirmait que l’une des pires choses qui puissent arriver à un artiste, c’est de travailler dur pour se faire un nom mais de se voir empêcher par la maladie ou par la mort de terminer ce qu’il a commencé.

 

Mon désir d’écrire sur Isaac Rosenberg vient de cette nuit de 1975 où allongé dans mon lit en Afrique du Sud, j’ai écouté Poets and Poetry sur le BBC World Service. À l’origine de ma fascination, il y a une analyse vers par vers du poème de Rosenberg Point du jour dans les tranchées, un poème écrit dans l’année qui a suivi sa mobilisation. En 1916. C’était au milieu des années 1970, j’avais treize ou quatorze ans. Là où mon imagination s’est emballée — outre l’image du rat qui court des soldats français aux soldats allemands — c’est quand j’ai constaté qu’on pouvait être juif, artiste, et célébré sur le BBC World Service. Pour un garçon de mon âge dans une petite ville du Cap-Oriental, c’était une révélation. Ce voyage que je suis en train de faire — voilà du moins ce que je dis à tout le monde — c’est donc un pèlerinage. Depuis cinq ans, j’écris un roman inspiré de trois artistes juifs de l’East End londonien dans la première moitié du vingtième siècle : Mark Gertler, David ­Bomberg, et Isaac Rosenberg. Mais, dans le fond — cette escapade à Arras, c’est une fuite.

 

Quelques années plus tôt, juste avant le quinzième anniversaire de Rosenberg, Morley Dainow avait écrit au père du jeune Isaac pour l’engager à bien le diriger – « J’ai rarement vu un garçon de cet âge qui aime tant l’Art et la Littérature » – afin qu’il puisse s’émanciper du judaïsme orthodoxe et s’épanouir dans le monde séculaire de l’Art, où Rosenberg ne rentrait qu’en jouant des coudes. Morley avait rédigé cette lettre à côté du jeune Isaac qui, plongé dans un recueil de poèmes de Tennyson qu’il lisait à voix basse, en buvait la musique d’un trait jusqu’à la lie, comme pour étancher sa soif, assouvir sa faim, lisant et relisant chaque poème au point que les mots lui paraissaient jaillir de lui.
À présent, peu après le vingtième anniversaire de Rosenberg et peu avant la Saint-Valentin, les espoirs du bibliothécaire s’étaient réalisés ; le jeune garçon faisait ce qu’il pouvait pour sortir du ghetto, pour gagner sa place en poésie. Animé par la rage et une détermination aveugle, Rosenberg serrait les dents et marchait à grandes enjambées.
— Note ce que je te dis, disait-il à Morley le doigt en l’air comme en manière d’avertissement. Note bien ce que je te dis, disait-il tard dans la nuit, pris de boisson dans Brady Street alors qu’ils sortaient du Carpenter’s Arms. À ma mort, je compterai parmi les poètes anglais.

 

Alors qu’il monte au ciel, Rosenberg est retenu par l’ange qui garde la Porte du Paradis. L’ange a quelques questions à lui poser.
— Nu…, fait Rosenberg. Voyons voir…
— As-tu été pieux ? demande l’ange.
— Pas vraiment, répond Rosenberg.
— Es-tu allé à la shul le jour de Shabbat ?
— Ça remonte à des années, répond Rosenberg.
— As-tu donné l’aumône au pauvre ?
— Mais le pauvre, c’est moi ? répond Rosenberg. Regarde-moi !
— Et des bonnes actions ? demande l’ange. Est-ce que tu as fait de bonnes actions ?
— Sans doute pas, répond Rosenberg. Est-ce qu’on doit vraiment en passer par là ?
— Est-ce que tu as secouru tes amis ? demande l’ange. Ton prochain ?
Rosenberg fait non de la tête.
— Écoute, fait l’ange. On fait tous quelque chose de bien à un moment ou à un autre. Réfléchis bien.
— Ah, fait Rosenberg. Il y avait un soldat allemand qui perdait son sang sur le champ de bataille. Plusieurs balles dans la jambe. Il hurlait de douleur, il voulait que je l’aide. Il hurlait en allemand mais je me suis dit : je sais ce qu’il est en train de dire ; il parle la même langue que moi. Je suis allé le voir, je suis passé de l’autre côté de la ligne pour voir ce que je pouvais faire. Le moins que je puisse faire, je me suis dit, c’est de le ramener au camp pour qu’un de nos médecins le voie. Quand je l’ai aidé à se relever, il m’a passé son bras sur l’épaule et je lui ai dit en yiddish que j’allais l’aider, que tout allait rentrer dans l’ordre.
— On a donc fini par s’entendre, tous les deux ? fait l’ange. Et ça s’est passé quand, tout ça ?
— Oh, répond Rosenberg. Ça fait peut-être cinq minutes.

 

Rosenberg avait escompté une ascension. Des expositions personnelles, une maison, un atelier, des voyages dans des pays étrangers. Mais le voilà déchiqueté dans une terre inconnue, loin de chez lui, des poèmes et des esquisses plein les poches, prêts si quelqu’un tombe dans son champ de gravité pendant plus d’une seconde. Quelqu’un l’a dit de lui un jour – il retiendrait un lampadaire. Maintenant, c’est un poète en morceaux. Prenez les morceaux et recollez-les, défroissez le papier, et lisez le poète. Une pierre tombale fait mention de son nom et de son régiment, le mot Poète est inscrit dessus, mais ce n’est pas lui. Lui, il attend toujours – reconnaissance, publication, aide financière d’hommes fortunés et de femmes philanthropes. Il en a plus que marre de ne rien avoir eu du tout.