Vers

Les nouvelles d’Eusebio Ruvalcaba s’inscrivent résolument dans la tradition des grands auteurs de nouvelles latino-américains, dont les plus grands représentants sont Julio Cortázar et Jorge Luis Borges, auquel l’auteur dédie une nouvelle en forme d’hommage littéraire (« Borges n’est pas mort »), dont à la fois la forme et le fond sont fortement inspirés du grand maître. L’auteur utilise une grande variété de style. Chaque nouvelle est très courte, pas plus de deux ou trois pages. Chacune d’elles a un ton bien particulier. Le lecteur se retrouve plongé au cœur du sujet et ne décroche pas.

À travers cette mosaïque de nouvelles, l’auteur parvient à créer tout un monde de personnages pittoresques, aussi divers que variés, et de situations, parfois absurdes, grotesques, jusqu’au-boutistes, dont il se sort à chaque fois d’une main de maître, par une chute bien trouvée, ou le suspens poétique d’un no man’s land littéraire. Et à chaque fois, le lecteur est bluffé et tourne encore la page, le sourire aux lèvres et l’esprit en alerte, se demandant quel monde lui sera encore délivré à la nouvelle suivante.

Un véritable petit bijou, à savourer sans modération.

Vers
18.00

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Christophe Lucquin et Brigitte Jensen
Sortie le 20 juin 2013
358 pages - 18,00 €
ISBN 978-2-36626-006-9


A propos de l'auteur


 

Extrait

Nouvelle « Vers »
Je collectionne les vers. Depuis tout petit. Et je continue à le faire. Comme je ne vais pas à l’école, je passe tout mon temps à l’auberge de ma mère, mais ce qui me plaît c’est trimballer mon bocal rempli de vers. C’est dans le jardin que je trouve les vers. Car derrière l’auberge nous avons un jardin. Il est bien joli. Et au fond, on y trouve plein de bestioles. Sous la terre. Il y a de tout. Des araignées énormes avec des grosses pattes. Parfois, je mets dans le même bocal les araignées et les vers. Pour voir qui mange qui. Ma mère se met en colère parce que je me promène avec mon bocal dans l’auberge. Elle dit que ça va faire peur aux clients, que ça va se savoir et qu’ils ne vont pas revenir. Le bocal est bien grand. C’est Martin, l’ami de maman qui me l’a offert. C’est son unique cadeau. Il me l’a donné pour ma fête. Moi, je ne sais même pas quand c’est le jour de ma fête. Les vers qui me plaisent sont jaunes. Ils sont comme les doigts. De la même taille. Quand j’ai faim, je vole une tortilla et je me fais un taco de vers. J’y mets du sel et un peu de piment vert. De ceux qui piquent, fins et tout petits. Quand ma mère me voit, ça la met hors d’elle. Elle s’énerve pour un rien. Elle se met en colère et pousse des cris en insultant tout le monde. Ma mère est très douce avec moi. Elle se met en colère, mais elle est très douce. Elle a voulu m’apprendre à lire et à écrire mais elle n’a pas réussi. Personne n’y parvient. Parce que tout simplement, je ne comprends pas les lettres, je fais un blocage. Parce que je suis un âne. Un vrai âne. Un âne très têtu. Mais personne ne m’arrive à la cheville quand il s’agit de fouiller la terre. J’en attrape deux en même temps. C’est très facile si tu fouilles avec les deux mains. Tu trifouilles et c’est comme si les vers avaient peur, car ils se mettent à sortir par tous les trous. Alors tu les attrapes par le cou et les mets dans le bocal. Parfois le bocal est plein. Pas toujours. Un jour, j’en ai jeté quelques-uns dans le lit de ma mère. Car quand elle ferme l’auberge, elle couche avec Martin. Quand Martin est là. Pas toujours. Je vois comme elle lui sort son ver, celui qu’il a en bas du ventre. Et elle le met dans sa bouche. Elle le suce et le suce de plus belle jusqu’à ce que le vers crache du lait. Et moi, ce lait, ça me donne envie. C’est pour ça que j’avale les vers. Mais ils ne crachent rien. Ma mère n’a pas de ver. L’autre jour, j’ai demandé à Simona si elle en avait un. La première fois, elle s’est mise en colère ensuite ça lui a plu. Quand elle a levé sa jupe pour me montrer qu’elle n’avait pas de ver. Juste un tout petit. Elle m’a dit de lui donner un petit baiser, que je le goûte avec la langue. Et c’est ce que j’ai fait. Il a le même goût que les vers jaunes. Ceux que je préfère. Quelquefois elle me voit venir et elle laisse tout en plan. Alors je sais qu’elle veut que je lui donne des petits baisers. L’autre jour ma mère est sortie en criant après l’homme qui s’occupe du gaz. J’ai jeté un ver dans la marmite. Mais je ne suis pas bête, je l’ai coupé en morceaux. Pour que personne ne soit dégoûté. C’était la marmite des haricots. Comme quand j’espionne ma mère, j’ai espionné les gens en train de manger les haricots. Personne n’a eu de réaction bizarre. Tout le monde était heureux. Peut-être que les vers sont bons en cuisine et donnent plus de saveur à la nourriture. Aussi j’ai une blague pour les petites filles. L’autre jour, une dame est venue manger accompagnée de sa petite fille. La première chose que j’ai faite a été de mettre ma main dans le bocal. Quand la petite fille a regardé le flacon, j’ai mis ma main à l’intérieur. Ça n’avait pas l’air terrible mais c’est vrai que ça faisait peur. Comme si la main était un ver de plus. La petite fille a crié et moi, je me suis mis à courir. Je pars toujours en courant quand il arrive quelque chose. Un jour la chambre dans laquelle je dors a brûlé et je suis parti en courant avec mes vers. Je suis sorti en courant avec le bocal. Personne ne connaît la cause de l’incendie. Ce n’était pas de ma faute, même si ma mère m’a dit que j’étais responsable, car j’avais joué avec des allumettes. Et c’est vrai qu’il m’arrive de jouer avec des allumettes. J’ai attaché le vers à une baguette et j’y ai mis le feu. Un jour j’ai vu qu’ils brûlaient les gens de cette manière. À la télé. Je crois même que les gens restaient à regarder le spectacle. J’ai disposé le flacon de sorte que les vers qui étaient à l’intérieur sachent que j’allais les brûler. J’ai du mérite. Et loin des draps. Pour que ma mère ne se fâche pas pour l’incendie. C’est ce que je ne veux pas, qu’elle se mette en colère. J’aime quand elle est contente. Comme quand Martin lui met son ver à l’intérieur. Ça doit être bon. Ça la fait beaucoup rire.